“Ouh la, t’as les yeux rouges!”

Après notre étude sémiologique sur les journées de David Guetta, voici le deuxième billet de la série:

Un problème de fond: un détail à la con.

« Solitude, peur, ego et société:

comment se faire bâcher en une seule  phrase. »

Dans un passé proche et néanmoins désuet, une mission drague se déroulait ainsi: un jeune damoiseau demande la permission au père d’une jouvencelle d’avoir l’obligeance de lui accorder l’honneur d’adresser la parole à l’élue de son coeur, à qui il n’a jamais parlé mais qu’il compte bien épouser.

Ma grand-mère par exemple, alors qu’elle n’était qu’une jeune innocente vierge de 19 ans, s’est faite plaquée sans plus de préambule par un inconnu derrière une porte, et il lui a fait… le baise-main! Puis l’a demandée en mariage. (Elle a dit non tout de même, on est pas si facile dans la famille, nonmého!)
Ah 1940, la belle époque que ce devait être! Il suffisait d’être bon-parti, de tomber au bon moment, et hop emballé c’était pesé. Pas besoin d’être original, spirituel, parfumé, de poser des questions pendant 3 heures  et de payer des mojitos.

Bob Sinclar: + 1 / David Guetta: 0

Et puis, avec la libération de la femme, l’évolution des moeurs, mai 68, l’individualisme galopant, la désertion des campagnes et la mauvaise image de la consanguinité, on s’est mis à choisir ses partenaires librement. Il a donc fallu apprendre à draguer, souvent, et à aborder les inconnu(e)s.

Aujourd’hui aussi certaines histoires démarrent brute de pomme sans préambule verbal. Un de mes amis témoigne: “Je matais un type sur le trottoir d’en face, il m’a regardé, on s’est fait un signe de tête, et puis voilà”. 15 secondes après et sans un mot échangé, bim, ils baisaient sous une porte-cochère. Eéééh ouais.

C’est tout de même une histoire atypique. Globalement, pour moi, vous, nous, une rencontre commence avec un dialogue (même bref, même inintéressant, même en ne parlant pas la même langue).

Le schéma classique donne:  1. approche verbale -> 2. approche charnelle. (Notons que le temps pour passer de l’une à l’autre est totalement variable et qu’ il n’y a pas de nette corrélation entre la qualité des deux phases. Parler, coucher, c’est la roulette russe.)

Et c’est justement là que discrètement, mine de rien, tranquillou-pilou,  surgit la crise de la société! La preuve qu’on vit dans un monde fou et qu’on va tous mourir. Là, au tout début de la phase 1: dans la phrase d’approche.
Sachant que les hommes viennent de la Terre et les femmes aussi, que nous sommes des êtres doués de langage et de conscience (ce qui fait toute notre puissance et notre suprématie sur le monde animal et nous permet de dégommer des bébés phoques et des rhinocéros les doigts dans le nez), entamer une discussion devrait être une action assez évidente, nan? Puisque parler c’est tout de même un truc qu’on fait tous les jours depuis qu’on a environ un an et demi, ça ne doit pas être sorcier?
A quel moment de l’Histoire aborder un(e) inconnu(e) est-il devenu une porte ouverte à tout et n’importe quoi? Quand la Rencontre est-elle devenue si terrorisante? Qu’il faille être si original qu’on en devienne insensé, si drôle qu’on en soit incompréhensible, si terrifiant qu’on préfère chatter plutôt que parler en vrai, et queL’Amour est dans le pré fascine 5 millions de personnes?

Je laisse ces questions théoriques ouvertes en attendant qu’un historien passe par là. Et voyons, concrètement, ce qu’on peut faire, maintenant que “vous êtes charmante” est devenu la lie du compliment (au même niveau qu’un sifflement de chien). Non, je ne vais PAS faire un manuel de drague (cet article ressemble déjà assez comme ça à un papier de Carrie Bradshaw)

Je focaliserai mon attention sur la phrase d’accroche. Quelques mots bien pensés et devant faire mouche pour que l’autre ait soudain envie de vous répondre. Et qu’ainsi se forme un pont impalpable, liant deux êtres de langage et de conscience, qui pourront ensuite voguer conjointement sur le fleuve infini de la parole, emportés par le courant, construisant idées, traits d’esprit et confidences à l’unisson… (soupir)

Et bien, l’autre soir, parmi l’infini de possibles offerts par la langue française, parmi toutes les phrases existantes, drôles, intéressantes, surprenantes, originales qui existent, un type a choisi de m’a aborder avec ça: “Ouh la! T’as les yeux rouges”.

Qu’elle qu’ait été sa phrase d’accroche, franchement je n’aurais pas fini dans les bras de ce type globalement déplaisant. Mais décortiquons cette superbe citation pour voir comment une mauvaise première phrase engendre forcément une discussion médiocre:

Cas A:  je réponds la vérité:

– “Oui, c’est parce que j’ai un problème de sécrétion lacrymal a l’oeil gauche et que je dois déproténéïser mes lentilles, surtout que je passe pas mal de temps devant mon ordi ces jours-ci et aujourd’hui avec le vent, en vélo je te dis pas, en plus j’avais oublié mes lunettes de soleil parce que j’étais trop la bourre et que j’ai changé de sac.”
Le mâle, s’il est motivé pour poursuivre cette discussion rébarbative, poursuivra avec des sujets captivants comme:
« Ah, alors comme ça, t’as des lentilles?.. Ca fait pas mal? » (il a très envie de baiser ou il fait des études d’ophtalmo. Dans les deux cas, j’ai envie de bailler)
ou : « Tu fais du vélo? C’est sympa! » (Il va me raconter qu’une fois lui aussi, il a fait du vélib: je baille)
ou « C’est vrai que ça soufflait bien aujourd’hui! » (Il parle comme ma boulangère. Je baille ostensiblement et regarde ailleurs)
ou « Ah euh d’accord. Et sinon, tu viens souvent ici? » (Une amorce médiocre et désagréable + une deuxième amorce (tirée du top 3 du manque d’imagination.) = je me déboîte la mâchoire en baillant et je m’éloigne)
Donc règle n°1: en faisant bailler l’autre dès la première phrase, on a peu de chance de l’emmener jusqu’au bout de la nuit.

Cas B: je fais preuve d’humour (considérant que le type soit assez joli et moi très en manque. Ceci est une fiction théorique je vous rappelle)

Donc je sors une phrase désopilante, montrant ainsi mon sens de l’auto-dérision, ma totale confiance en moi et mon excellent sens de l’à-propos, genre: “Oui je suis un lapin albinos” ou “Oui je suis un vampire”.
Ensuite, soit il sourira poliment et je le mépriserai ignoblement. Soit il reconnaîtra l’échec et tentera sa chance ailleurs, allant joyeusement dire à une autre pauvre fille, qui n’avait rien demandé, qu’elle a une sale gueule.
Règle n°2: On reconnaît une phrase d’accroche pourrie au fait qu’elle oblige l’interlocuteur à répondre avec une blague pas drôle.

Cas C: je réponds un truc suffisamment désagréable pour clore la discussion.

Je préconise: “Et ta mère, elle a les yeux rouges?!” (oui, je suis pour l’emploi du “Et ta mère”. Réplique sans finesse, sans fond, bien agressive… mais charmante par son aura vintage 90’s). Ou attaquer le physique (ici c’est de bonne guerre) “Et toi, t’as un gros nez, mais je ne suis pas venue t’aborder pour te le dire, donc pourquoi quoi tu m’emmerdes?”
Règle n°3 : Une phrase vexante ne donne pas envie à l’autre de te connaître. Si tu te fais insulter c’est que ton amorce était mal choisie.

Ou bien toujours se promener avec une massue...

Cas D: Je balbutie une phrase expéditive et bateau…

… “Euh, ouais, chuis fatiguée”, parce que je me sens humiliée et nulle et que les gens sont méchants et j’ai soudain envie de rentrer me cacher sous ma couette en fermant mes vilains yeux de lapin.
Règle n°4: si l’Autre a le menton qui tremble et s’enfuit avec un hoquet de douleur, ce n’est pas ce soir que tu feras la brouette hollandaise avec lui/elle. Tes méthodes sont à revoir (ou bien tu as abordé quelqu’un de trop sensible, vivant dans le monde merveilleux de Mon petit poney sous Xanax, et bon débarras, cette relation aurait été invivable pour toi).

Epilogue: au cas où vous soyez curieux de savoir comment ça s’est passé en vrai, sachez je n’ai pas vraiment répondu au type, j’ai juste grommelé un son quelconque. Mais cet homme fascinant, ayant un sens du rebond digne d’une balle de ping-pong a insisté: “Ah ouais, bah… ils sont vachement rouges quand même!”
Cette rencontre envoûtante se déroulait dans un pub. Les pintes étaient tiédasses, les murs étaient verts, les gens aussi, il faisant 1000° et il y avait un blind test spécial métal. SPECIAL METAL. C’était un lundi. Depuis je comprends l’expression “Ca va comme un lundi”.

Bref. Comme ce n’était pas la première fois qu’on m’abordait (mal) et que l’abordage sauvage est un sport national (surtout à Paris), j’ai réalisé un sondage auprès de mes proches (comme tous les sondages, il est d’une fiabilité absolue).

Voilà donc une liste exemplaire de phrases n’ayant pas marché pour lier contact avec un(e) inconnu(e):

Catégorie ennui
-réveillez-moi si je ronfle-

Tu veux un bout de plaid?
Tu rentres en vélo, toi?
T’as goûté le tarama, il est super!
Tu es dans quelle branche?
J’aime bien ton écriture.
Y a du monde, hein?!
J’aime bien les pois.
On était au même feu rouge tout à l’heure: je reconnais vos lacets.
C’est bien, ça! C’est du coton?
Et par là, y a aussi des rues, c’est sympa.
T’écoutes quoi comme musique?

Catégorie omniscient:

 

“je sais tout de toi, j’ai un master en psycho-morphologie”
Il ne viendra pas!..
Tu m’as l’air sage et timide…
Tu rates la plus histoire de ta vie car tu as peur, et ça c’est triste.
Vous êtes tachée là… Vous êtes maladroite hein!
Waah, vous êtes soeurs? Parce que vous vous ressemblez vachement!
Vous êtes une cliente? (la fille étant assise dans un bar avec des amis…)
C’est bien ce que tu lis. Tu sais qu’il y a plusieurs tomes? Ca va te plaire.

 

“… Ben non, perdu!”
On s’est croisé en Allemagne.
Vous êtes jolie: vous êtes allemande?
T’es portugaise, non? (à une blonde aux yeux bleus)
Je suppose que vous êtes Israëlite?
T’es kabyle? parce que t’es super belle.
Tu t’appelles Lorette.
Vous devez être avocate.

 

Catégorie flatteur
“euh… merci?”

Vous êtes plus belle qu’hier.
Tu ressembles à Patrick Bruel! (au féminin: à Lorie)
You’re the breast!
Tes yeux sont de la même couleur que ta veste!
Tu me fais penser à ma soeur! (dit à un mec…)
Il est bien ton manteau, dommage qu’il soit coupé pour une femme.
Ils sont beaux tes cheveux. Presque aussi beaux que les miens. (dit par un homme)
Dis donc t’as une bonne descente.
Oh putain t’es déchirée.
T’es vraiment une grande gueule, ca donne envie de te baffer!
On t’a déjà dit que t’avais de beaux yeux? / Merci/ Non, sérieux, on te l’a déjà dit?

Catégorie WTF

• C’est tentant, mais je crois que je vais dire non:
Je peux vous ennuyer un instant?
On vous emmène?
Je peux t’aider à porter ton sac?
J’ai un petit F2 à Simplon, vous voulez pas passer?
Poètes, ringards ou les deux?
Vous avez fait tomber quelque chose… mon coeur (variante: votre sourire)
Ton père est un voleur… (blablabla)
Je suis modèle et je suis perdu.
Vous êtes en forme… et vous avez des formes!
Romantique, mystique ou les deux?
J’ai vu qu’il se passait qqc entre nous
On est habillé de la même couleur, tu crois pas que c’est un signe?
Je crois que ça va un peu trop vite pour moi tu comprends…
Can I touch your boobs? Or do you want to make love?
Can we kiss? I am an ingenior.
T’es charmante du cul, t’as un 06?
C’est ta bite, c’est ma chatte, allons-y.
Je te fouetterai bien toi!
Tu payes ta chatte?

Oui, je sais, la qualité de mes illustrations est stupéfiante

Analyse des résultats: 21% d’ennui digne d’un bon Marc Levy. 27% d’abus de confiance en soi. 21 % de compliments Fail.  30 % de phrases qui font flipper.

Nous voyons maintenant ce qu’il nous reste à (ne pas) faire.

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7 réflexions sur ““Ouh la, t’as les yeux rouges!”

  1. Excellent article…Parfois un geste tout simple vaut toutes les belles phrases…Sans rien dire, l’Inconnu t’apporte un verre, te sourit…Ouh romantisme matinal.
    Enfin, la phrase « il est bien ton manteau, dommage qu’il soit coupé pour une femme » , m’a fait éclaté de rires regard désaprobateur de mes collègues qui elles se font chier pendant que moi je rigole …

  2. – hey how ya doin ?
    -Oh my God you’re so cute !!!!!!!!!!!!!!!!!!!! ohhhhhhhhhhhh (durée environ 30 secondes, elle avait du coffre) sooooooooo cuuuuuuuuttttttttttttttttttttte!!!!!!!!
    – euh, I’d like to ckeck out please

    (véridique)

    1. « Je reconnais vos lacets », je prends ! (mais sans le vouvoiement ou je me sentirais dans Hélène et les garçons !)

  3. C’est horrible, je suis cité dans cet article !! Et les droits d’auteurs ?
    De plus, je me permets de préciser que cela a fonctionné mais elle ne parlait pas français donc…
    J’ai bon ?

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