J’avais envie de lui dire: “Va raboter tes bottes!”

L’autre jour un de mes amis (un des seuls véritables bisounours vivants de notre monde capitaliste brutasse) me parlait d’une personne qu’il n’aimait pas (fait rare, puisque les bisounours, de par leur constitution, ne sont qu’Amour) et s’exclama ceci: “J’avais envie de lui dire: va raboter tes chaussures!”

(Il est ébéniste. Voilà pourquoi il emploie des verbes comme “raboter” dans ses insultes).

Ce type très beau, très intéressant, monstrueusement talentueux et imaginatif, sachant tout faire de ses mains (y compris des pâtes à se damner), d’une intelligence peu commune et très beau (oui je le dis deux fois, mais il est très beau faut dire)(non, je ne cherche pas à obtenir quoi que ce soit de lui; de toute façon il est en couple)(évidemment, sinon ceci serait un rêve et le réveil s’apprêterait à sonner impitoyablement 8:00 dans mon monde de célibataires moches et/ou névrosés) ce type donc, n’est pas du tout langue de pute (personne n’est parfait!). Pourtant, par cette petite phrase étrange, il a osé transgresser un des derniers tabous de notre monde civilisé: s’attaquer au physique de quelqu’un.

Oh non! C’est pas du jeu! Trop méchant, trop inzuste. Interdit. Attaquer le physique”, c’est le mal ultime!

 

On avait dit "pas le physique" les gars!

 

D’ailleurs si vous googueulisez “s’attaquer au physique” qu’est-ce qui apparaît?

– soit des réponses qui biaisent le sujet (“On s’attaque à la physique quantique!” (hu?). “Attaque de pokémon effets physiques” (hin?). “Attaque physique dans des jeux de rôles médiévaux!” (hum… no thanks))

– soit on atterrit direct sur des pages de méchants sans scrupules:

Page 1: le site de Jean-Marc Morandini (un type méchant et sans scrupule) qui dénonce Secret Story (émission méchante et sans scrupule ni déontologie) qui OSE “s’attaquer au physique” de ses candidats en publiant des photos de leurs fesses avec des commentaires peu flatteurs. (Ah bon?!! TF1 n’a ni scrupule ni déontologie? Argh, trop ça me dégoûte! Merci Jean-Marc de me prévenir et d’ainsi réveiller ma conscience de lémurienne abrutie!)

Page 2: le« Daily Mail » et le « Daily Mirror » (tabloïds éminemment méchants, par définition) “s’attaquent au physique” de la malheureuse Eva Longoria en dénonçant sans scrupule ses « genoux noueux et pas beaux à voir » et ses jambes “d’une maigreur inquiétante”. Ouh les méchants.

Après, on trouve à la pelle des interviews de malheureuses actrices-mannequins-Elite qui racontent avec emphase leurs traumatisme infantiles, quand leurs méchants et sans scrupule camarades du CM1a “s’attaquaient à leur physique”… Pauvre Cameron Diaz, pauvre Eva Mendes, pauvre Mila Jovovitch, surnommées sans pitié “l’asperge” ou “squelletor” en raison de leurs physionomies épouvantables. Ah, les enfants! Eux osent braver le tabou ultime de la bien-pensance! Jacques Martin a raison: ils sont formidables. (Sauf que leurs vannes sont nulles. Normal, ce sont des enfants).

D’ailleurs, s’attaquer au physique c’est tellement le Mal que ça mérite licenciement immédiat, rien que ça, non mais! Rappelons-nous du cas Stéphane Guillon…

Tremblez, les Moches: voilà Guillon le-sans-scrupule...

Ce méchant humoriste avait osé dépeindre Eric Besson en “Mata Hari” de la politique, “antipathique” avec “des yeux de fouine, un menton fuyant.”

Jean-Luc Hees, son employeur, plein de soutien envers la liberté d’expression, avait alors déclaré “les critiques sur le physique des personnes n’ont pas lieu d’être sur France Inter.” Dont acte: Guillon viré illico presto. (Franchement, j’aimerai bien voir quelqu’un proclamer avec sincérité qu’Eric Besson a un physique sympathique avec un regard de chaton et un menton droit dans ses bottes…)

Que voulez-vous, l’Attac versus Physic (disons AVP) jouit d’une très mauvaise image publique, comme si elle était l’apanage des ado bitchy, des enfoirés superficiels ou des frustrés de la fesse.

Or souvent, l’AVP n’est qu’une des armes utilisées lors d’une attaque plus globale. La plus fourbe mais pas la plus meurtrière (un peu l’équivalent de la bombe à sous-munitions, vous voyez)(je m’adapte à notre lectorat de chefs d’escadrons militaires). L’AVP focalise l’attention sur un élément visible pour dénoncer un comportement moral et/ou intellectuel.

Dans notre exemple, le caractère moral de notre ministre (traître politique foncièrement antipathique aux décisions abjectes) est illustré par analogie avec un élément visible (son regard d’ignoble fouine hypocrite à l’oeil torve)(selon Guillon, hein, moi évidemment, je ne ne me prononce pas, je suis lâche et j’aime mon gouvernement, d’ailleurs  chaque matin je récite les dogmes fondateurs de notre identité nationale sur l’air de la Marseillaise).

Evidemment, ce raisonnement laisserait à penser que notre apparence annonce ce que nous sommes à l’intérieur… Le menton fuyant fait le lâche. Le gros nez fait l’alcoolique. Le cheveux roux fait le fourbe. La grosse bouche, la pipeuse, etc… (Et pendant qu’on y est, l’habit fait le chaussée aux moines).

Vu comme cela, l’AVP deviendrait carrément dangereuse, ouvrant la porte aux pires théories racistes, fascistes, eugénistes… Argh! Vite, revenons au niveau de débat Bisounours d’où nous étions partis…

Pourquoi l’AVP c’est pas bien et trop inzuste?

Bah, parce que son physique, on y est pour rien et critiquer ce qu’on a pas choisi, c’est méchant de ta part, Gros-câlin!

Mais alors, s’il s’agit d’un élément physique qu’on a choisi, l’AVP devient-elle déontologiquement acceptable? Critiquer un choix vestimentaire ou une coupe de cheveux, on a le droit? Si le gros nez est un gros nez refait-au-bistouri, on peut vanner? La personne a choisi et en est responsable, donc en théorie, on peut… Mmm, évidemment la frontière est étroite et pas simple à définir…

exemple: Grosbisou et Groscadeau, en terrasse dans un bar du Marais:
GB: – Han, t’as vu les cheveux de la meuf là-bas?! On dirait Yvette Horner!!
GC: – Arrête, t’es dégueulasse, Grosbisou: on n’attaque pas le physique! Elle y est pour rien la pauvre!
GB: – Mais si, je la connais, c’est Grossecatin: elle s’est fait une teinture et une permanente. Avant, elle était châtain!
GC: – Ah ok, alors ça va!! Ouais, trop Yvette Horner, hin hin, mdr!!

Donc, dans notre exemple “Va raboter tes bottes”: S’il avait été dit “Hen, t’es trop grande, t’es moche, tu ressembles à un poireau, pauvre bouffonne”: c’était une nette AVP. Interdite donc. Mais l’insulte va ici à un élément choisi sciemment par cette grande conne: la botte à talon. Donc, pas d’ AVP directe. Vanne autorisée.

Oui, je sais… ce raisonnement est fourbe comme les yeux d’Éric Besson…


L’AVP est-elle plus acceptable dans certains cas que dans d’autres?

Oui.

Contre ceux dont le physique -et le physique uniquement- est le fond de commerce, c’est de bonne guerre. Les candidats de l’île de la tentation, par exemple. Ils ne font rien que danser le limbo bourrés en maillot et se faire des massages en chuchotant sous une caméra infrarouge. Il serait donc difficile donc de les attaquer sur euh… leurs prises de position quant à l’autonomie des juges d’instruction dans les affaires de malversation financière. Mais sur leurs maillots, leurs racines blondes et leurs têtes de noeuds, c’est fastoche. Étant donné qu’ils ne viennent à la télé que pour afficher ses corps sculptés à la pratique du limbo, l’AVP est acceptable.

Mais pour les autres, ceux dont la notoriété est due à des actions et des pensées sans rapport avec le limbo, l’AVP est intolérable. Pour les êtres d’esprit, le corps ne doit pas entrer en ligne de compte (c’est pas moi qui l’aie décidé, hein, c’est six mille ans de mépris de la chair, made in judeo-chrétienté).
Donc on n’attaque pas Einstein sur son physique.
On n’attaque pas Victor Hugo sur son physique.
On n’attaque pas Jean d’Ormesson sur son physique. (Quoique là, on entre dans une sous-catégorie particulière de l’AVP: voir ci-dessous*).
On n’attaque pas BHL sur son physique (on l’attaque sur son look, sur sa façon de parler, sur sa femme, sur ses chemises, sur ses idées… mais pas sur son physique).
On n’attaque pas Sark… ah si, Sarkozy, c’est l’exception. On peut l’attaquer sur son look, sur sa façon de parler, sur sa femme, sur ses T-shirts, sur ses idées ET sur son physique. C’est comme ça. Il est petit et on a droit de vanner. Peut-être parce qu’à force de photos “je-sue-en-séance-running”, de disparitions photoshop de ses bourrelets et de talonnettes/pointes de pied en photo officielles, il a mis en scène son corps (et ses complexes) comme un vile tentateur de l’Ile la tentation.

l'AVP à travers les âges

* Cas particulier: l’AVP contre les vieux (dit cas d’Ormesson/Bettencourt) est trèèèès mal vue. Parce qu’elle oblige à parler du corps d’un vieillard… Or dans notre société du jeunisme triomphant, chair et vieillesse sont deux mots qui s’associent difficilement. On préfère penser que nos grands aînés ne sont qu’esprit, et éviter ainsi de penser à notre propre déchéance future.

* Autre cas trop-top-tabou: l’AVP contre les parents. Nos parents ces êtres idéalisés, nous semblent au-delà des bassesses charnelles (le gros Q de môman et les pectoraux en forme de poire de pôpa n’existent pas). D’où le succès de ces vannes transgressives de notre adolescence  “Ta mère elle est tellement cheum…”

Avoir un corps, un physique et des besoins, ce serait donc un manquement à notre intelligence? Dans la lutte Corps vs esprit (in. La Bible, ed. Vatican, traduit de l’araméen) évidemment le second a tous les honneurs… Mais en même temps, la beauté plastique est devenue l’obsession générale de nos petites sociétés. Le sens de l’existence, l’atout nécessaire pour légitimer sa place sur terre, le facteur de réussite, c’est la beauté. Image, communication et mise en scène de son narcissisme, gloire à soi-même et chirurgie low-cost en Tunisie, la beauté obnubile. Et les pauvres laissés-pour-compte, laiderons de mauvais goût, Suzanne Boyle sans relooking  ou victimes qui s’ignorent (ah, quand l’innocence porte des bottines en skaï Cathy Guetta…) errent dans un monde sans scrupule, où l’AVP rôde sans répit.

Une prochaine fois, je vous parlerai d’un cas d’AVP encore plus injuste que tous ceux-là: l’AVP contre un parfait inconnu, sur le simple critère que sa tronche ne nous revient pas.Ou comment j’ai refusé une postulante-colocataire parce qu’elle me rappelait une fille moche qui jouait dans Hartley Coeur à vif.

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