Alors, heureuse?

L’autre jour, je me suis encore fait un de mes bons coups de godicherie. Je pensais qu’en écrivant noir sur blanche combien j’étais nulle pour repérer quand on me draguait (en l’occurrence dans cet article où je vous ai livré mon intime avec émotion), ça améliorerait un peu ma situation. Eh ben, c’est drôle: pas du tout.

L’autre jour, donc,  je me suis faite draguer et je n’ai rien vu. A ma décharge, je pensais que ce type était homosexuel (il portait une chemise lamée rouge)(et j’ai grandit dans le Marais, donc pour moi, l’Homme est a priori homosexuel, charge à eux de me prouver le contraire…). Donc que ce type me regarde avec ostentation en parlant de moi à son pote et en me pointant du doigt, je n’y ai pas trop fait gaffe (je me suis simplement dit qu’il était mal élevé). Quand le type est venu me dire “On se connaît, non?”, je n’ai pas pris ça pour une phrase d’approche minable (comme quoi écrire cet article ne m’a servi à rien non plus)(je vais finir par punaiser au mur mes propres articles, ça finira peut-être par rentrer). Je me suis dit qu’on devait vraiment se connaître et j’ai tout fait pour résoudre l’énigme. J’ai donc passé un quart d’heure à énumérer les lieux phares de ma biographie pour trouver où le jeune homme en question et moi aurions-nous pu nous rencontrer (“J’étais en maternelle rue des Petits Carreaux, ensuite j’ai fait mon lycée dans le 13ème, j’ai fait de la danse africaine à Chateaudun, j’ai passé quatre étés à Ars-en-Ré, j’ai appris le patin à glace à Avoriaz, j’emmenais mon chat chez le véto rue Caumartin, il s’appelait Noisette, non le chat, pas le véto, j’ai passé mon permis à Aulnay-sous-Bois… Et toi? Ah non, je connais pas Rouen, mais j’ai passé un week end à Reims l’année dernière, ça compte?”)

Bref, j’ai été chiante à mourir mais il ne s’est pas découragé pour autant. Alors là, certes, on se dit que je suis vraiment une godiche de première, parce que A. “on se connaît non? » est tout de même une accroche teeeellement bateau que même les scénaristes de Dawson n’oseraient plus s’en servir et que B. quelqu’un qui m’écoute parler de mes vacances d’adolescente à l’UCPA sans bailler espère forcément baiser. Mais, non, moi la Gilbert Montagné de l’amour, je n’ai rien vu (façon de dire que je suis aveugle, hein, et pas que je fais des clips fusionnant David Charvet et des téléfilms érotiques de RTL9).

Bref, dans cet obscur processus de drague, l’Homme à la Chemise Lamée Rouge continua de me questionner sur ma vie, mais las de mes anecdotes sur le patinage et l’équitation (“Et j’ai passé mon premier galop au Poney Club de Dinard. Et mon cheval s’appelait Caramel”), il a fait finement glissé la question vers un pente joliment métaphysique: “Et sinon, tu es heureuse?”

Ouch. La grosse question de derrière les fagots.

Espérait-il que je m’exclamerais “Oh oui! Mais je le serai plus encore si tu me plaquais contre ce mur en crépi!”? Ou que je fondrais en larmes, réalisant soudain la médiocre vacuité de mon existence et le suppliant de me faire délicatement mais sauvagement l’amour pour me redonner goût à la vie? Ou voulait-il simplement vérifier qu’il ne draguait pas une casse-bonbons dépressive qui risquerait de lui flinguer ses soirées Barbara Streisandt entre potes? (Ah non, c’est vrai, il est hétéro)(non, je n’ai rien contre les clichés, pourquoi?).

Si j’avais été sympa (et s’il m’avait plu)(et si ma vie se déroulait à Dawson’s Creek) je me serais contentée de répondre: “Oh, oui, je croque à la vie à pleines dents… Quoique parfois je me sente un peu seule, c’est vrai (soupir)(temps) et que je cherche un peu d’aventure et de romantisme pour pimenter mes week end” (sourire timide et craquant + regard par en-dessous faussement coquin)…

Minauder avec le charisme d’une Katie Holmes, voilà qui aurait sûrement conquis l’Homme Lamé. Mais j’ai tenu à répondre avec honnêteté…

Ouch again!

– Heureuse? c’est une difficile question, ça, mon coco.

– Ah bon? Tu n’es donc pas heureuse? murmura Chemise Lamé avec la voix suave et le regard langoureux d’un frère Baldwin.

– En vérité, je trouve le terme de Bonheur un peu trop galvaudé, tu vois?

– Euh, c’est-à-dire? hésita la Chemise Baldwin

– C’est-à-dire que, premièrement, je suis un peu agacée que le mot soit vidé de son sens véritable, à savoir celui désignant un état durable de plénitude, et serve aujourd’hui à désigner n’importe quel petit kiff passager, genre: “Ah la la, j’ai bu un verre avec mon pote Brian, c’était trop le Bonheur!” Qui plus est étymologiquement, “heur” signifie “chance” ou “présage”, tu savais? (sourire super chaleureux, Julia Roberts © pour faire passer la pilule)

– Hum… ok… donc t’es pas trop heureuse quoi, c’est ça? balbutia Shining Baldwin un peu perturbé.

– Ah, on arrive justement à mon deuxième point: cette idée moderne -découlant des deux guerres mondiales, de la perte d’influence de l’église en Occident, du capitalisme et de mai 68- que le Bonheur Individuel devrait être le seul but de la vie: je ne suis pas vraiment d’accord.

– Gnin? tenta Junior Baldwin, la mâchoire déconfite

– Et enfin et surtout, j’ai beau ne pas être totalement pessimiste, je ne peux pas répondre simplement “Oui je suis heureuse”, même si ma vie est plutôt agréable, quand je sais qu’un humain sur six n’a pas accès à l’eau potable, qu’il y a des guerres civiles et des dictatures à quelques heures d’avions d’ici, que le journal télé multiplie les faits-divers sordides, que notre gouvernement démantèle chaque jour un peu plus les systèmes éducatifs, médicaux, juridiques, culturels, les services publics et toutes les formes de contre-pouvoir et que Marion Cotillard continue de jouer dans des films.

A ce point de la discussion, je vous assure que même la chemise du pauvre garçon était devenue blanche et avait arrêté de briller.

Evidemment asséner un discours pareil à un inconnu qui voulait juste papoter autour d’un gobelet de café à la pause de 11h heures, c’est un peu rude. Pour moi, surtout!

J’aurais rêver de tomber sur un bon contre-argumenteur qui m’aurait repris sur mon étymologie incomplète, sur mes raccourcis trop faciles et se serait emballé comme moi sur combien il est scandaleux qu’un ministre condamné deux fois pour propos racistes soit toujours au gouvernement! J’aurais adoré que le mec me clou le bec, s’enflamme pour défendre un propos fort, par exemple que, non, le “Bonheur à tout prix” n’est pas qu’un concept marketing de chez Psychologie Magazine. Qu’on peut avoir des idéaux élevés, agir contre le monde qu’on ne veut pas, sans être pessimiste. Que l’individualisme n’est ni une fatalité ni une obligation. Que dire qu’on est heureux dans sa vie n’était pas une honte, pas une preuve d’égoïsme, ni un signe de frivolité. Que le bonheur de quelqu’un ne pousse forcément pas les autres à le jalouser ou à déprimer par excès de comparaison. L’apologie de la souffrance et du malheur c’est tout aussi gonflant que le culte du petit bonheur.  L’idée reçue comme quoi il faudrait être torturé et dark pour être intéressant et créatif, c’est tout aussi grotesque. Broyer du noir et porter des tee-shirt Society shit, ça ne fait de vous un être passionnant. C’est pas parce que Van Gogh était bi-polaire et s’est coupé une oreille qu’on ne pourrait pas faire être génial ET bien dans ses baskets à la fois.

Alors, certes, il est difficile de s’extasier sur l’état du Monde. Et le mot Bonheur est un vaste fourre-tout que chacun compose avec ses rêves et ses angoisses personnelles. Mais tout de même, un mouvement populaire pacifiste a réussi à faire tomber Ben Ali et deux films sublimes sont sortis ce mois-ci au cinéma*, alors tout n’est pas complètement foutu…

Ca me rappelle une réponse formidable que m’avait faite un ami. Je lui avais demandé “Mais tu vas bien en ce moment? T’es content?” Réponse “Oh, tu sais, je pense que je suis trop juif pour être heureux.” Le même ami refuse de souhaiter la bonne année, puisque “Franchement, tu crois qu’elle va être bonne dans un monde fonctionnant sur un système aussi inégalitaire?”

Dis comme ça, le mec semble un peu terrifiant. Mais j’aime bien cette acidité assumée. Ce qui m’amène à un autre petit coup de gueule…

Il n’y pas que la course au Bonheur qui m’agace, il y a aussi Le Culte de la Douceur Extrême.

De l’hystérie des modeuses à la vue d’une étiquette “cashmere” (“Hiiiiiiii, 98% polystyrène, 2% de cashmere!! Touche comment c’est trop doux!”) au pullulement des soirées régressives (“Hiiiiiii! La BO de Premier baiser et des Milky Way!!”), cette vague de trucs moelleux et sirupeux m’exaspère. Des relations sans vague, des histoires” jolies”, pas d’aspérité, un monde de câlins et de pyjama en pilou… Et le plus insupportable: les pubs pour les yaourts “Trop doux”. Argh, ce yaourt nature est siiii acide! Vite un yaourt 2% cashmere! »

 

"Et, Fred, tu connais des mots synonymes de "douceur"? Euh, t'as qu'à mettre "doux"!"

Moi je trouve qu’un verre de jus de pamplemousse bien acide, c’est meilleur qu’un Perle de Lait à la guimauve et que parfois les galères sont intéressantes et constructives. On a beau tout aseptiser au maximum et se simplifier la vie avec des télécommandes, parfois on loose, on se fait mal au dents, on galère pour obtenir quelque chose et c’est bien aussi. Injuste, sans foi ni loi, mais intéressant. Et une vie “intéressante” c’est beau aussi. Moins gnangnan qu’un vie “jolie” ou bêtement heureuse comme un pavillon de Wisteria Lane.

Epilogue de ma rencontre avec Perle-de-lait-Baldwin: après tout ça, il m’a quand même demandé mon numéro de téléphone. Les hommes préfèrent-ils donc vraiment les casse-bonbons?

Ah, et pour que ne soit pas déçus ceux qui auront atterris ici grâce au titre de l’article, ou après avoir googlé “Il me demande après l’amour “Alors heureuse”, keske je dois dire?”, je vais prendre une seconde pour répondre.

Je n’ai jamais vécu ce magnifique cliché. Si j’étais en verve pour argumenter dès le réveil, je pense que je répondrai Non. Parce qu’une nuit de sexe et des croissants chauds ne me suffisent pas à faire disparaître ma conscience sociale (ou alors il faut qu’il ait pensé à apporter aussi du Kiri).

Bon, sérieusement, que faut-il répondre au mâle béat d’après coït?

Le piège, c’est qu’un type demandant “Alors heureuse” ne pose pas vraiment une question. Soit c’est de l’humour. Soit c’est un mâle fier de lui qui n’attend que “Oui” comme réponse. Voire carrément des remerciements puisqu’il est persuadé qu’il vient de donner sens à votre vie, de vous faire voir la Vierge et de vous avoir révélé votre corps comme nul autre avant lui. Comme il est peu probable que ce sombre blaireau auto-centré vous ait vraiment fait prendre votre pied, contentez-vous de marmonner ou de soupirer: il interprétera ça comme la preuve qu’il est un amant si exceptionnel que vous ne pouvez même plus parler. Ou bien soyez honnêtes et détruisez son ego, ces prochaines conquêtes vous en remercieront.

*Les deux films du mois: il FAUT aller voir Incendies parce que c’est sublime. Et Faites le mur, le génial documentaire du génialissime street artist Banksy.

Publicités

5 réflexions sur “Alors, heureuse?

  1. Et dire que je me qualifie d' »autiste » concernant le repérage des signes de drague, je suis presque désolée de constater que je ne suis pas vraiment la seule.

    Dommage que je ne sois pas aussi douée pour l’argumentation.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s