« L’essentiel c’est de vivre! »

Je m’apprêtais à écrire un nouvel article sur les relations humaines entre hommes et femmes dans notre XXI ème où nous manquons désespérément de repères, et puis j’ai compris qu’il fallait que je change un peu de thème. Parce que, suite à toutes mes conneries sur les boum, la drague ringarde et Stephen Baldwin, la moitié de nos visiteurs sur ce blog semblent être des adolescentes pré-pubères ayant googlé “Il me lèche le visage, est-il amoureux?” (D’ailleurs, je te réponds, jeune fille: non, il n’est pas nécessairement amoureux. Ton petit copain est peut-être un Saint-Bernard. Pour être sûre, regarde autour de son cou s’il a un tonnelet de rhum). Les visiteurs qui arrivent ici grâce à ma collègue, eux, ont en général googlé des trucs comme “ejac faciale female friendly” ou “prends-moi sur le canapé chanson paillarde” (je ne sais pas si je suis jalouse ou soulagée, en fait…)

Donc, il est temps que j’extrapole mes domaines de réflexion: aujourd’hui, nous parlerons de la vie en société et de l’enfer urbain, ça nous changera.

Il se trouve que je n’ai pas ici une totale liberté de parole. Beaucoup de gens de mon entourage suivent ce blog, alors sans dire que je vis une véritable censure coréenne, je ne peux pas non plus absolument tout raconter. Je garde un voile pudique sur mes moments les plus honteux pour éviter que mes collègues ne me regardent bizarrement, je tais mes fins de soirées les plus trash pour ne pas affoler ma grande soeur, je ne crache pas ouvertement sur les boulets que je côtoie, j’évite de parler de façon trop précise de mon dentiste pour ne pas qu’il se venge, idem pour mon psy, ma banquière, mon dealer et mon juge des tutelles.

Heureusement, il y a au moins au personne de mon entourage que je ne peux pas blairer et qui n’a pas connaissance de ce blog: ma voisine du dessus.


J’habite un immeuble tout ce qu’il y a de plus classiques: cinq étages habités par des couples-à-poussettes, des jeunes à cheveux longs, des vieux esseulés et occupé au rez-de-chaussé par une faux pressing chinois (qui est en fait une couverture pour un fabrique clandestine de nunchaku)(ouais)

Et comme dans tous les immeubles, les voisins s’exaspèrent mutuellement. (Surtout eux).

Un jour j’ai reçu dans ma boîte aux lettres une longue et véhémente lettre anonyme de l’un deux parce que j’avais par erreur mis un emballage Fleury-Michon dans la poubelle jaune. (Je suis une putain d’anarchiste). J’ai réussi à démasquer le corbeau un peu plus tard. Quand j’ai entendu le voisin du cinquième sermonner pendant dix minutes sa fille (qui doit avoir environ trois ans) à partir de la phrase: “Mais enfin, Ecoline! Ne passe pas ta main sur les boîtes aux lettres! Ce sont de véritables nids à microbes!”, j’ai compris qu’il n’y avait que lui pour perdre un précieux quart d’heure de vie à m’expliquer par le menu toute la Grande Histoire du Tri Sélectif et à me surligner les éléments-clés au Stabilo. Lui, c’est le frigide du cinquième.

Au troisième étage et jusqu’à peu, vivait l’Élément Perturbateur de notre microcosme: une nonagénaire allumée qui passait ses journées assise face à sa porte d’entrée à hurler des insultes et des insanités surréalistes qui résonnaient à tous les étages. Notamment, elle hurlait et crachait sur une dénommée Mireille qu’elle accusait de mener une vie de débauche et de luxure sans limite, tout comme sa mère avant elle, semblait-il. On a en a beaucoup ri avec mon coloc des hallucinantes grossièretés, des images fleuries de la vie de cette mystérieuse Mireille, et un jour, la truculente vieille dame est morte. “Notre doyenne s’est éteinte” nous annonça une carte de voeux moche dans le hall d’entrée. Ca ne nous a pas fait plus d’effet que ça, à vrai dire (on n’a pas de coeur) jusqu’à ce que la gentille petite dame du 4ème viennent sonner chez nous. Elle était, comme d’habitude, toute pomponnée, savamment coiffée, rouge-à-lèvrée, et comme d’habitude horriblement bavarde. “Je viens faire une quête pour la gerbe” annonça-t-elle.

Devant nos faces blêmes, la pimpante sexagénaire se lança alors dans un (très) long et pathétique récit sur la mort de “notre doyenne”. Qu’il fallait offrir une belle brassée de chrysanthèmes, et puis peut-être des hortensias, “donnez ce que vous voulez bien sûr, mais ce n’est pas donné les hortensias, mais elle adorait tant ça, surtout les bleus, et puis comme c’était triste et si soudain comme disparition (NdMoi: 92 ans tout de même, j’dis ça, j’dis rien…), et comme l’immeuble semble soudain vide, et comme elle est morte dignement, bravement, silencieusement. Sa mort a été un vrai choc, conclue la voisine toute émue. La veille encore je lui avait porté son courrier, elle était en forme, elle m’avait remercié en me disant “Heureusement que vous êtes là, MIREILLE!””

Là, on a donné 20 euro pour la gerbe et pour pouvoir rapidement refermer la porte et pleurer de rire. Bref, j’habite dans une immeuble tout à fait normal où la voisine du 4ème est apparemment une grosse catin de 65 ans qui fait des orgies, où celle du 3ème a Gilles de la Tourette et celui du cinquième est un commandant écolo de la Gestapo.

Tout irait donc bien, sans la voisine du deuxième, qui, elle, est simplement une casse-burnes.

Une micro-anecdote la situera mieux qu’un long discours: elle est prof de latin dans un bahut privé hors de prix. Un jour de déprime elle m’a avoué: “Les conditions de travail sont terriblement éprouvantes: cette année, dans ma classe de seconde, j’ai ONZE élèves! Comment voulez-vous que je puisse travailler sérieusement avec des effectifs aussi surchargés?!”

Pom pom pom…

Elle, son gros problème dans la vie, c’est le bruit. Donc depuis trois ans, notre relation oscille entre cordialité crispée et agacement à peine cordial. Elle vient sonner en robe de chambre si je lave trois assiettes à 23h (seule chez moi à faire la vaisselle en jogging, un samedi soir à 25 ans, je pense que je mérite d’avantage d’être plainte qu’engueulée). Elle me sermonne avec un air de chouette blessée si je prends une douche après 20h (“Les canalisation passent si près de mon lit…”). Un jour elle est venue me réveiller à 6h15 (du matin!) sous un prétexte fallacieux pour se venger que j’avais fait un gâteau la veille vers minuit. (ceci n’est pas une métaphore). Et puis, l’autre soir, après une petite soirée d’anniversaire pas bien méchante, elle nous a écrit une belle lettre.

Admirez l’exercice de style, le sens de la formule et l’art de la déclinaison:

“Dimanche, 8h30, mes voisins du dessus se réveillent et je profite des galopades de leur petite fille sur le parquet: ils vivent! Ce matin, vers 3h15, vous achevez votre soirée: vous vivez! Je n’ai eu que cinq heures de sommeil réparateur, mais ça doit me suffire. Après tout, l’essentiel, c’est de vivre! (…)

Après minuit, empêcher ses voisins de dormir par trop d’intensité de rires, c’est plutôt discourtois, même si “on” vit! (…) Il va bientôt être onze heures et je vais achever ma vaisselle. La faire avant serait, me semble-t-il, très égoïste, même si je vis. J’aimerais bien aussi écouter un concert de musique classique à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit et prendre un bain tôt ou tard dans la journée, pour vivre!

Bien cordialement, la voisine du dessus.”

Idée 1: déposer sur son paillasson un CD de Chopin et un canard vibro avec un post-it: “Allez, chiche: vivez”...

Analysons donc cette missive, superbe occasion d’accès aux névroses d’Autrui. Puis nous extrapolerons pour démontrer en quoi cette lettre est l’oeuvre d’une femme, certes chiante comme la pluie, mais tout à fait archétypale des travers de notre société moderne.

Névrose 1: l’obsession des horaires. Vous relèverez dans un premier temps tous les termes participant du champ lexical de l’heure. Après les avoir classés par ordre chronologique vous conclurez au déroulement d’une journée-type d’une prof de latin et vous serez content de ne pas faire ce métier.

Il est évident que nous sommes ici en présence d’une collectionneuse compulsive d’horloge, montres, cadrans solaires, radio-réveil à cristaux liquides, sabliers et minuteurs. Son vibro a sûrement une minuterie. Son cerveau doit être muni d’une trotteuse ultra-puissante lui permettant de chronométrer chaque micro-événement de sa vie avec la précision d’un horloger de Staad.

Assez explicitement, cette femme me demande de me plier à ses horaires. Moi, je suis décalée. (C’est sans doute la faute de ma mère qui m’a couchée si tôt pendant mon enfance que le sale gosse en moi trouve sa vengeance aujourd’hui en travaillant avec acharnement vers 02:15)(ça, et la joie du free lance). Or la vie moderne s’adapte mal aux décalés. Certes à Paris on peut trouver des resto ouverts pour manger des huîtres après minuit, ce qui est vital (comment font les Clermontois pour survivre à ce manque? Je ne sais…) Mais le monde entier s’emmerde tout de même avec les horaires à respecter. Le chronométrage me flingue. Je ne peux pas être à 19:40 au cinéma, au nom de quoi? Qui sont-ils pour me dicter ma vie chez Gaumont/Pathé?! Quand on me dit “Rendez-vous à 19h” j’entends “Passe vers l’heure de l’apéro”, soit après le boulot, soit quelque part entre 17 et 22h selon le temps qu’il fait. L’heure de se laver, je ne vois pas au nom de quoi ça devrait être plutôt 8:00 que trois du mat’ si j’ai besoin d’une douche à ce moment-là. Si on abolissait les horaires, soyons honnêtes: on respirerait tous beaucoup mieux. On arrêterait d’angoisser, de courir en talons, de prendre des anxiolitique parce que la prochaine rame de métro n’est que dans six minutes. On arriverait on ciné quand on est prêt, on siroterait un café en attendant la séance. Revalorisons l’attente, le moment de creux, l’entre-deux, l’instant d’imprévu où on verra ce qui se passe, plutôt que de fermer les yeux et de mettre son Ipod a fond pour meubler à tout prix les trois minutes de flottement. Et prenons des douches à dix-sept heures même si ça ne sert à rien.

Névrose 2: le bruit. Bon, j’ai déjà fait un article sur le tuning décibel, je ne reviens pas sur le sujet. Le seuil de tolérance au bruit et de douleur est tout relatif. Moi je ne peux me concentrer que dans des cafés bondés avec des bagnoles qui klaxonnent. Je sais que je ne suis pas un cas d’école (mais beaucoup d’enfants de familles nombreuses sont dans mon cas).

Névrose 3: “Vivre”. C’est ce qui me fascine le plus dans la lettre. Le leitmotiv “je vis, vivons, vivez!” L’amalgame entre “Vous me dérangez” et “vous vivez” est carrément du pain béni pour un psy! “Grrr, écoute-les: encore en train de vivre! Vous ne pourriez pas vivre sans faire de bruit, là, nonmého!? Y en a qui essaye de ne pas vivre, merci de les respecter!…”  Vivre en silence, vivre poliment, vivre sans faire de vague, sans trop l’ouvrir, sans sortir des sentiers battus, s’enfermer bien au calme et à l’abri. Vivre sans que les autres n’interfèrent… Quelle magnifique vision de l’espèce humaine!
Comment dit-on “philanthrope” en latin?

Arrêtons-nous un instant sur cette affirmation: “L’essentiel c’est de vivre”. Certes, vivre est assez important. Si on ne vivait pas: on ne pourrait pas lire Romain Gary, ni écouter The Divine Comedy, ni manger de kiri, bonjour tristesse!

Mais, à part ça? Est-ce l’ “Essentiel”? Vivre: est-ce le sens de la vie? (Moment métaphysique Bim-dans-ta-face)

Qu’en pense google?

Je suis absolument fascinée par le système des propositions intuitives google, ce constant état des lieux des préoccupations du monde. Mieux que tous les sondages Ipsos-JDD. Tous les doutes secrets qui hantent nos voisins surgissent sans prévenir sous nos yeux. Les vraies questions des français sont là. Pour qui voteront-ils, qu’achèteront-ils, à quoi  rêvent-ils? Je ne m’en lasse pas. Quelle manne d’informations:

Grâce à google, on apprend des choses invraissemblables: que la lecture, c’est comme facebook, certains aiment, d’autres pas.

Que la country est le genre musical le plus apprécié, contrairement au classique, mais quoique, ça dépend. Globalement, on sent un certain mal-être de la population, qui n’aime ni leur mère, ni leur gosse, ni leur boulot, ni les gens (sauf s’ils sont moches: là, ça va) ni la vie en général. Heureusement qu’il y a la chasse et la galette pour leur éviter de se tirer une balle.

Et l’essentiel c’est…

Ma voisine n’est pas représentative de la population française, voilà qui est prouvé. Elle a rien compris. L’essentiel c’est l’amûr, être aimé, adoré, et que mon nom s’étale en beaucoup plus gros que n’importe qui, que l’on parle de moi, que les femmes soient nues, qu’elles se jettent sur moi, qu’elles s’arrachent ma vertu-u…

Ou, sinon: Dieu.

Ah bon? Dieu? Bon, si vraiment on veut que l’Essentiel repose sur quelque chose d’imaginaire, pourquoi pas, mais moi je voterais plutôt pour le dahut. Le plus bel exemple de fusion de l’écosystème et de cruauté des adultes envers les enfants naïfs. Ou pour la Petite Souris, qui elle, au moins tient ses promesses et n’oblige pas les gens à faire des lipdub à Sa gloire.

Et à part ça, qu’annoncent les prophéties google?

Un deuxième tour Rémi Gaillard/Marine Le Pen l’année prochaine.

Que notre président fait fürher.
(J’ai un quota légal de UN jeu de mot minable par article. C’était celui-là)

Et plus incroyable encore: que la confiture de fraise n’est PAS dans le top 10 des français!!

Fascinant, isn’t it?

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4 réflexions sur “« L’essentiel c’est de vivre! »

  1. Bof, cet article est un brin de mauvaise foi quand même (avant de virer dans le n’importe quoi sur la fin mais on en a l’habitude et c’est ce qui est drôle).

    Sans plaisanter, analyser les pseudo névroses de quelqu’un qui réclame juste que l’on respecte son sommeil, c’est tout de même un brin condescendant à mon sens.

    « Assez explicitement, cette femme me demande de me plier à ses horaires. »
    Et dans cet article, vous vous foutez de sa gueule parce qu’elle a l’outrecuidance de ne pas se plier aux vôtres en ne vous laissant pas ruiner ses nuits (bien qu’elles commencent tôt ces fourbes !). Vous êtes donc quittes, non ?

    1. Oh, Emy, vous ne la connaissez pas comme je la connais. Il ne s’agit pas de pseudo-névroses: cette femme descend me hurler dessus quand je fais chauffer la bouilloire après 22h et m’oblige alors à réciter des déclinaisons latines en faisant crisser une craie sur un immense tableau noir. (ou bien était-ce un cauchemar?..)

      Ceci dit, cet article, comme tous les autres, est totalement de mauvaise foi. C’est chez moi une question de principe.

  2. Ta voisine est jalouse de ta vie … That’s all ! Cela dit , je trouve qu’elle a un certain style, sa lettre ! Elle m’a bien fait rire. Je crois que je vais suivre ton blog de façon a-cigüe: je cherche des idées pour mes impros de clown … Et, là, je dois dire, que je suis servie. Ta nouvelle fan « psy » …et clown (en intermittente !) . Et j’ajoute que ta mauvaise foi « de principe » me fait beaucoup de bien. Merci !

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