« C’est tout de même très môderne »

J’ai un travail fortement soumis à la critique. Une partie consiste même à écouter avec sourires et intérêt l’opinion de gens que, souvent je ne connais pas et à qui je n’ai rien demandé. Drame de nos sociétés actuelles, chaque individu a non seulement des opinions, mais surtout une haute estime de leur importance et défend vigoureusement sa liberté d’expression en l’ouvrant et en éructant. Globalement, j’entends donc tout et n’importe quoi, jugements péremptoires, raccourcis et analyses capilotractées sur ce qui m’a pris entre un et six mois de travail minutieux.

Mais je me protège: quand ça rentre par une oreille, pas de danger, mon cerveau fait vite barrage et tout en offrant un regard savamment étudié, plein de densité et d’abnégation, je pense en général totalement à autre chose, genre: si je remets une couche de vernis et de top-coat juste avant la douche, l’eau accélérera-t-elle le séchage? Mais parfois dans ce flot de phrases intelligentes qu’on me déverse dans la face, une sort du lot et, tel un vaillant spermatozoïde, parvient à pénétrer mon cortex cérébral pourtant minutieusement fermé (puisque, comme chacun sait, je suis une horrible connasse parisienne qui se fout des êtres humains sauf s’ils ont des cartons à me refiler pour un vernissage en after-work où j’aurais du champagne à l’oeil).

Et hier, l’extrême privilège de la phrase-qui-fait-mouche fut accordé haut la main à une vieille femme que je ne connais pas: “Ouh-la! C’est quand même terriblement môôôderne”. (+ petite moue de dégoût)

Mince. Je suis moderne et je ne le savais pas?

Analysons donc un peu cette phrase, mes bons amis, histoire que je comprenne si c’est un terrible défaut que je dois ajouter au plus vite à la liste déjà longue de mes tares et tenter de le résoudre sur le divan, ou si c’est pas grave docteur, revenons plutôt sur ce rêve récurrent où je cours dans un champ de colonnes grecques poursuivie par une horde de corbeaux qui parlent comme ma mère…

En entendant “moderne”, déjà, je dois confesser un de mes honteux secrets: il y a quelques années, j’ai travaillé à L’Homme moderne. Au service client-pas-content. Donc j’en connais un sacré rayon sur la modernité: les inconvénients de la canne-tabouret qui se replie moins vite que ne le prétend la brochure, le téléphone en écailles à grosses touches qui a un son défectueux (en même temps un téléphone à grosses touches, c’est pour ceux qui ont un problème de vision, hein, pas d’audition), le mythe de l’épluche-légumes qui fait soit-disant des tomates en forme de roses des sables avec la netteté des opérations de McNamara & Troy, et en fait non, ou les demandes de clients dépités qui n’avaient pas bien lu et ne s’attendaient pas à ce que le globe terrestre/baromètre/lampe de chevet décoratif mesure en fait 6 centimètres. (Ce fut une période de ma vie magnifiquement épanouissante comme vous vous en doutez). N’étant pas de ces Hommes-Môdernes là, je pensais être tranquillou à l’abri.

Mais c’est quoi la modernité à part des babioles pourries qu’on refile à ses cousines de Voisin-le-Bretonneux quant on n’a pas eu le temps (l’envie) de faire des cadeaux de Noël?

“L’avantage de la modernité c’est que quoi qu’on fasse, on est toujours moderne”.

“On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure”.

(Je ne sais pas de qui sont ces deux citations et j’ai la flemme de chercher. Mais si mes études littéraires m’ont appris une chose, c’est bien qu’une bonne citation est la meilleure façon de noyer le poisson).

Historiquement, quand commence la modernité?

Comme m’explique Wiki, l’ère moderne s’étale en gros de la fin du XVème siècle (invention de l’imprimerie/ découverte de l’Amérique/ Réforme protestante/ chute de Constantinople, et autres détails de l’Histoire) au moment de la Révolution Française.

Ah bah nous voilà bien avancés: aucun d’entre nous n’est donc modernes? Il faudrait pour cela être né avant l’arrivée de Napoléon? (A une autre époque j’ai aussi travaillé pour un type persuadé d’être la réincarnation de Bonaparte)(il était petit, trapu, avide de pouvoir (patron de PME) imbu de lui-même et probablement avait-il lui aussi un sexe de trois centimètres, donc je trouvais ça tout à fait plausible)(et il s’appelait Michel, tiens comme c’est étonnant…)(ma vie est une suite sans fin d’anecdotes mi-absurdes/mi-loose, vous avez remarqué?)

Bref, être moderne c’est être post-médiéval? Soit. Je ne mange pas avec sur une assiette faite en tranches de pain imbibées de bière, je ne viole pas de paysannes après leur avoir volé toute leur récolte les hivers de disette, je ne connais pas le sens précis des mots heaume/ hobereau/ halbarde et je prends des douches environ toutes les 24h: je ne suis donc pas médiévale. Donc je suis moderne.

(Oui, ma culture médiévale se résume à Jeanne d’Arc de Besson et 300 pages de Ken Follett, pourquoi?)

Non mais c’est tiré par les cheveux, une explication si littérale. T’as pas mieux? Si.

Wikipedia m’apprend qu’on doit le mot “modernité” à Balzac ou à Chateaubriand, chez qui elle était déjà une notion terriblement polémique. Ah voilà, René et moi, même combat: laisse tomber, mon grand, ils ne nous comprennent pas.

Poursuivons.

“ On peut associer la modernité à la poursuite de l’idéal développé par les philosophes des Lumières, c’est-à-dire à la lutte contre l’arbitraire de l’autorité, contre les préjugés et contre les contingences de la tradition avec l’aide de la raison. La modernité, c’est vouloir donner à la raison la légitimité de la domination politique, culturelle et symbolique, remplacer Dieu ou les ancêtres par une autorité venant de l’homme lui-même à condition qu’il soit guidé par des principes universalisables plutôt qu’assujetti à ses penchants ou à ses intérêts.”

Hahem. (Wikipedia ou l’art des phrases super lisibles). Mais encore?

C’est en particulier la capacité d’institutionnalisation et la reconnaissance sociale de l’intériorité d’autrui indépendamment de sa place ou de sa fonction sociale qui caractérise entre autres la modernité.

(Je laisse 2-3 minutes de pause à ceux qui sont mal réveillés pour relire ça)(Tenez bon: dans la suite de l’article je parlerai de Valérie Damidot et de vernis à ongles).

Bref, selon cette définition, et en raccourcissant: être moderne, c’est être humaniste, égalitariste et laïc. (Ce qui, ces temps-ci est effectivement polémique, René avait raison.) Je like.

Mais je pressens que ce n’est pas tout à fait ce que la brave vieille dame voulait dire quand elle accusait mon travail d’être “terriblement moderne”.

Demandons donc à mon meilleur allié, Google Image, ce qu’est la modernité.

Un pays moderne?

= un pays qui met des capotes (et où le taux d’anxiété dépasse le taux de fécondité)(non je ne dis pas que les gens sont moins stressés au Botswana quand ils ont huit gosses et pas de contraceptifs)


Une ville moderne?

= qui ne s’encombre pas de ces conneries de végétaux.

Oh, c'est vraiment très môderne, ce gris!

Un immeuble moderne?

= qui pourrit le littoral et permet d’entasser la plèbe dans des appartements tous identiques et sans style du 15 juillet au 15 août.

Ah, c’est môderne ces volets roulants!

Une cuisine/un appartement moderne?

= un espace géométrique et parfaitement dompté où chaque chose est à sa place et où rien ne dépasse. “Optimisé” comme on dit.

Oh que c’est môôôderne! C’est du linoléum?

Un repas moderne? (ce n’est pas un parti-pris de ma part, c’est la 1ere réponse de Google, je vous assure)

= joyeux et convivial.

Vous reprendrez bien un peu de Spasfon?

De l’art moderne?

= ouh la la, le truc trop flippant et conceptuel et intello! Deux écoles: les “Oh-moi-j’-y-comprends-rien” vs les “Mon-fils-de-trois-ans-pourrait-faire-la-même-chose”

(Et encore, on n’a pas dit “art contemporain”…)

Elles sont tout de même trèèèèès môdernes, ces demoiselles, Geneviève, tu ne trouves pas?

Bonus, vous vous demandez ce qu’est une “coupe de cheveux moderne”?

= le “Oh tu es déjà là?! Je ne m’y attendais pas! J’ai à peine eu le temps de passer 4 h sous mon casque séchoir à ventilateur turbo-gonflant!”

Vu comme ça, ça ne me tente plus du tout, d’être moderne. J’ai aucune envie de dîner d’une plaquette d’ibuprofène dans ma cuisine encastrée avec vue sur des tours grises et cheveux dans les yeux. Pourquoi ça sonne si dur, comme mot, « modernité » ? Pourquoi est-ce autant assimilé à « froid », « impersonnel », « pragmatique », « rectangulaire », « fonctionnel »? (mis à part pour la coupe de cheveux qui n’est rien moins que fonctionnelle)? Vous pensez qu’en prenant la Bastille les mecs se sont dit “Allez ça suffit tous ces gueuletons et ses encorbellements sur les immeubles, foutons de la géométrie et dorénavant chacun pour sa gueule!” ? Je pense aussi qu’il y a là une tendance bien française a toujours préférer l’ancien, les vieux meubles, les immeubles haussmaniens, les commémorations. Bien se cramponner à notre grandeur passée par crainte du lendemain (où indubitablement les milliards de chinois nous mangerons comme de vulgaires nems aux crevettes)…

Tiens, mais soudain, je réalise:  gris, géométrique, hostile, urbain, bruyant, avec des coiffures débiles? Mais qui donc décrit la modernité comme ça? Jacques Tati, bien sûr! Ah, ouf, je me sens moins seule, avec M. Hulot comme prophète…

Parce que sinon, dès que je me lance dans des considérations un peu vastes, ça finit par me déprimer. Cas classique: je démarre sur un sujet léger et d’actualité, et je me tire dans le pied. Au départ, je comptais faire un article sur la mode parce que c’est le printemps et que comme toutes les greluches, avec l’arrivée du soleil, je constate que je n’ai rien à me mettre. Alors depuis quelques jours j’observe les parisiennes des quartiers branchés pour voir quels sont les it-fringues du moment. Verdict: le pantalon coupe année 80 et toujours le liberty, so 70’s. Comme quoi la modernité, dans le domaine de la fashion, ce n’est qu’une histoire de recyclage.

Mais maintenant qu’on parle de l’hostilité des sociétés sur-développées et de la frilosité nostalgique de la France, je ne sais plus comment revenir aux sujets qui vous intéressent: Valérie Damidot et le séchage de mon vernis à ongles.

Publicités

3 réflexions sur “« C’est tout de même très môderne »

  1. C’est terriblement môderne ce regard cynique posé sur tes anecdotes mi-loose/mi-absurdes…hi hi. Moi même je dois avouer qualifier pas mal de choses de « moderne » et jusqu’à présent, je dois le confesser, il s’agissait de compliments…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s