“Ca fera une bonne anecdote!”

Ca y est, le cap psychologique et embouteillé du 15 août est passé. Les moins branleurs d’entre nous rentrent dans leurs pénates et se remettent au boulot. Ce qui veut dire que pour les deux semaines à venir, toute discussion, au café entre amis, à la machine à café entre collègues, à la boulangerie avec la boulangère/le boulanger/leur fils qui a des problèmes de pannes sexuelles (pendant l’été, la petite amie du fils de mon boulanger a beaucoup papoté dans le quartier…), dans l’escalier avec la voisine-du-dessus, et globalement dans n’importe quel contexte où parler est une obligation morale, toute discussion, disais-je, ne sera qu’un interminable récit de vacances.

Orkut Commentaires - Spongebob

Immanquablement, je/vous/nous allons avoir droit à une description en temps réel d’une séance de parachute ascensionnel à Djerba, à un récit bien trop détaillé de la flore du Périgord qui est tellement verte c’est dingue, que tu vois ce qui est génial à Phuket c’est les massages, et en Espagne on a mangé des tapas hyper bons et puis tu sais, on mange pour trois fois rien à Cancun et les gens sont tellement accueillants à Barcelone! et les tomates! et la chaleur! Le Grau-du-Roi, tu vois, ça te reconnecte à mort avec les fondamentaux de l’existence, la grasse mat, la nature, les nappes provençales, les tomates cerises, le p’tit rosé, tout ça tout ça, tu vois? Ca apaise à mort, tu vois?

Une version sonore de nos laborieuses rédactions de 6ème, où on comblait fièrement quinze lignes de fautes d’orthographe pour narrer nos deux semaines avec papa et maman dans un F2 au Grau-du Roi (“et y avé du sable et aussi on a mangé une glasse et aussi y avait Lulu c’est notre chienne, elle est jantille mai un jour elle été plu la et Papa a di quelle été parti en vacanses au paradi des chien”). C’était la belle époque. On se réjouissait de piètres vacances répétitives, qu’on oubliait aussi vite qu’elles étaient passées.

Aujourd’hui qu’on est vieux mais riches, on a juste cinq pauvres semaines par an mais on les passe dans des spots überccol (croit-on). Après le 15 août donc, nos concitoyens, heureux, le cheveux fou-fou, la cerne estompée, l’oeil qui brille de ce souvenir cocasse sur la plage où Jean-Yves a joué au ballon avec Théo et Théa (Tiens regarde, j’ai des photos!!) -ayant baisé comme ça ne leur était plus arrivé depuis environ août dernier- trouvent le retour “dur, dur!”. Alors pour prolonger un peu le bonheur, on ressasse, on soupire et surtout: on raconte, encore et encore. Et encore.

Question: pourquoi est-ce qu’on s’en fout?

A. Parce qu’on est des enflures égoïstes

B. Parce qu’on ne sait plus écouter, c’est-la-faute-d’-la-société

C. Parce que nos vacances à nous étaient mieux et quand tu t’arrêteras pour reprendre ton souffle je te sortirai MES photos de MON Jean-Yves qui joue au ballon, mais pas au Grau-du-Roi, merci, hein, moi, le sens de la vie, je sais qu’il est au Cap d’Agde

D.  Parce que je suis jalouse: moi je n’ai pas acheté de nappe provençale, j’étais à Quimper

E. Parce que moi j’ai pas eu de vacances, bitch.

Un peu de tout ça, oui, certes. Mais surtout, parce que (et là, attention: instant politiquement incorrect carrément rebelle) ce qui est intéressant dans les vacances, ce n’est pas le joli, le verdoyant et le sympa: c’est ce qui est foiré!

Que Jean-Yves rie sur la plage, ça me fait une belle jambe. Que Jean-Yves se casse la jambe, que l’ambulance se retrouve coincée dans le sable pendant que Théa se fait piquer par une méduse et que Théo lui pisse dessus pour calmer la douleur mais n’y arrive pas et pisse du coup sur la serviette de plage de Maman qui ne s’en rend compte qu’au moment où elle essuie avec le front de Jean-Yves qui sue de douleur au soleil alors que les pompiers attendent la dépanneuse: là, oui, j’écoute, je suis attentive, et même je rigole.

Ce n’est pas que le fameux “effet VideoGag” (rire de trucs moches et douloureux par soulagement nerveux que ça arrive aux autres). C’est une simple loi du récit, héritée de millénaires de tradition orale: pour avoir une bonne anecdote, il faut un petit peu de loose.

“On était dans un super gîte. Belle piscine, jolies chambres, patrons très sympa et ohlala, les confitures-maisons au p’tit dèj!… Que. Du. Bon-heur.”

Conclusion:  Des adjectifs mous, une ambiance de pub Ricoré, aucun rebondissement = bâillement.

“On avait réservé un hôtel du Routard “super typique à deux pas du centre dans un village préservé”. On marche genre trois kilomètres le long d’une plage bétonnée moche avec Club Mickey, transats de partout, magasins Kodak. Bizarre. On quitte le centre-ville, on longe un quartier délabré, puis on traverse un chantier désert. Il commence à faire nuit. On a les sacs à dos bien lourds, super faim. On voit de la lumière au loin, l’espoir renaît. Une fête foraine? Non: on atterrit parmi les caravanes d’un cirque. Ah non, en fait, c’est un cirque collé à un campement de roms. Un humain vend des churros. On indique le nom de l’hôtel. Il ne comprend pas mais essaye de nous refourguer des churros. Froids. On fait une pause parce qu’on a trop mal au dos. Une d’entre nous manque de tomber dans les pommes parce qu’elle n’a pas mangé de la journée mais refuse les churros. On lui prend son sac et on l’installe près des cages des animaux du cirque pour lui changer les idées (le temps qu’on trouve où est ce putain d’hôtel typique à deux pas du centre-ville qui est environ à sept kilomètres de là). Les animaux sont inertes, langues pendantes, yeux chassieux, des grosses lampes dans la gueule qui les anesthésient. “Mais si regarde, la panthère noire, là, elle va bien”. Temps de contemplation de la panthère. “Elle a une drôle de tête, non?”. On a mis trois bonnes minutes à comprendre que c’était en fait un ours famélique et effondré (sans doute, avait-il lui aussi cherché ce fameux hôtel Routard si préservé que personne n’a jamais compris où il était)… Abrégeons: on a fini par trouver, mais en fait c’était un camping. On avait pas de tente, y avait pas d’eau potable, et une heure après on a découvert que ce qu’on prenait pour un resto de plage sympa était en fait une boîte de nuit. Dance portugaise pourrie à trois mètres de nous, avec un phare sur le toit qui nous éclairant toutes les 1 min 30, ambiance métro-ligne-1-à-minuit.”

Quelle conclusion tirer de cette fabuleuse anecdote ( Portugal 2007)?

(Mis à part qu’il ne faut JAMAIS faire confiance au Routard?) (et là, pour étayer mon propos, croyez-moi sur parole, j’ai des anecdotes à revendre)(comment on a pic-niqué dans un décharge d’électro-ménager entre des barbelés et une voie ferrée quand le Routard nous promettait les berges sauvages du Douro, comment j’ai marché trois heures au milieu de la campagne indienne parce qu’ils avaient oublié de mettre l’échelle sur la carte et que “la deuxième à droite” était à 15 bornes, etc, etc, etc, etc…)(tiens, je ferai une note spéciale Routard un jour où j’aurai de la rage à verbaliser)

Et bien, que la galère c’est chouette! Le truc qui fera rire vos amis, qui provoquera l’admiration de vos collègues et qui donnera envie à la boulangère de vous offrir un croissant au beurre en rab’, c’est la bonne anecdote! Celle avec du piment, des détails, du suspense (Mais alors, l’hôtel, vous l’avez trouvé??), des rebondissements (Et là, ma pote fait une crise d’hypoglycémie!), du cocasse (Un vendeur de churros! froids!), de l’exotisme (C’était pas une fête foraine, c’était un camp de roms!) , de l’émotion (En fait c’était un ours… Famélique.) Et évidemment, une bonne chute (Un camping!) en deux temps (ET une boîte de nuit!).

Orkut Commentaires - Spongebob

Après, pour ne pas avoir l’air d’un looseur qui ne sait pas organiser ses vacances, vous avez toute latitude de raconter des moments biens. L’auditoire est accroché, il est conquis par votre autodérision, votre sens de la formule, il est même prêt à regarder les photos de ce fameux camping et de la plage pourrie, vous pouvez donc enchaîner sur la petite crique sympa, le gîte de charme avec ses confitures-maisons et autres classiques. Si quelqu’un décroche, paf, re un petit coup de loose pour re-conquérir.

Avec ça, vous êtes tranquilles pour des années de dîners en ville. Dès que quelqu’un raconte qu’il va/vient du Portugal, PAF: le coup du camping et de l’ours-panthère. Dès que quelqu’un parle de guide de voyage, BIM: “Oh ben je vais te dire, évite le Routard, parce que moi, une fois…”

De plus, vous découvrirez ainsi le charme de l’honnêteté. Parce que, évidemment, ne raconter que le positif, c’est du mensonge. Simple méthode Coué pour ne pas vous avouer que 850 € claqués pour un hôtel tout-à-volonté à Majorque avec une ambiance de Fête de la Bière, c’était une bonne plantade. Ou mensonge délibéré pour frimer/être aimé/être envié, bref, chouchouter notre ego dans le regard de l’Autre… Peu importe: ERREUR, changez de méthode.

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Nous venons de démontrer que cette attitude était erronée, allons plus loin: c’est pas seulement qu’il faut raconter ses galères pour être cool, mes p’tits poulets, c’est aussi qu’il faut arrêter de fuir la galère! Et la relativiser.

Un moment de flottement, c’est pas grave: tout n’a pas besoin d’être intense tout le temps, hein. Le critère “bonheur”, (comme je l’avais déjà mentionné ici, pour ceux qui ne suivent pas), cette quête sans fin imposée par Psychologie Magazine: disons-lui non! La loose, ça rapproche, ça fait rire, ça rabaisse un peu les ego, ça évite de se prendre pour le roi du monde, et c’est là que pourra commencer l’Aventure!

Face à un moment pourri (orage d’une semaine, villageois odieux, perte de valise, volcan islandais, mousson dans l’aéroport, escale de 17h sans argent dans un aéroport glauque à cause d’un bouchage des toilettes de l’avion…) on se retrouve face à soi-même, on dépasse ses limites, on découvre des trucs qu’on aurait jamais vu sans ça, on papote avec des inconnus qui autrement n’aurait jamais croisé notre route… Au lieu de chouiner, on a la clairvoyance de voir la putain de bonne anecdote que tout ça va devenir!
Un pic-nic à manger du surimi coincée entre un parking et un garage au son de Dalida pendant les fêtes de Bayonne avec quinze semi-inconnus qui tirent la tronche? Ah ah! (oui, ça m’est arrivé le mois dernier).

Je vous assure que quelques années à voyager comme ça ont fait de moi un véritable petit  bonheur de partenaire de vacances. (Autant le reste de l’année, je suis une teigne. Mais faîtes moi dépasser le périph et je deviens la gentillesse patiente d’un Bisounours mixée au sourire plein d’entrain d’un Bob-L’Éponge). Depuis ce jour fabuleux où je me suis retrouvée seule, gelée et affamée à passer 19h de quatre bus sur-blindés sur des routes de montagnes mortelles du Karnataka rendue sourde par le combo film tamoul hurlant + sifflet du contrôleur + klaxon sur-aiguë dans chaque virage, collée à 200 indiens dont un muni de deux pouces à la main droite (DEUX! Et gros, les pouces!) qui me parlait de Q d’un air inquiétant et où je me suis fait la promesse solennelle de ne plus jamais me plaindre dans les transports en commun, eh bien toutes situations de loose me semblent amusantes.

Orkut Commentaires - Spongebob
Grâce à ça, on est le seul à garder le sourire et à relativiser quand nos bagages et notre chien sont noyés dans la soute, attitude qui nous rend rapidement cool, populaire, presque fascinant. Les autres passagers se font des ulcères et des cancers du cerveau en multipliant les coups de fils paniqués? Nous on rigole. Lâche prise, dude, tu ne peux pas tout contrôler. Le Monde est plus fort que toi, Petit Scarabée. Et c’est pas parce que tu tires la tronche que ton TER arrivera à l’heure et que la pluie s’arrêtera. Donc, on pense long terme. On pense bonne anecdote.

– Une nuit blanche dans Prague déserte coincée sans argent dans un bar avec des toxico qui nous insultent en tchèque, puis à poireauter à la gare parmi les clodo à côté d’une boulangerie qui n’ouvrira jamais ses portes (mais balance des arômes artificiels de croissant moelleux)? Ah ah! Bonne anecdote!
– Un mètre d’eau et 32 h d’attentes dans l’aéroport de Chennai? Ah ah: Bonne anecdote!
– Rentrer en France en 38h et 7 trains pour 350€ non remboursables? Ah…  (Bon, là, l’aspect financier m’a un peu fait mal au Q, j’avoue) mais bonne anecdote tout de même.

etc etc…

Donc, allez, bande de citadins pressés qui veulent tout, tout de suite et pensent en plus que c’est leur droit nonmého: on dirait que pour cette nouvelle année, on serait cool. Chiche?!

**************

J’avais failli intituler cet article Putain, t’es devenue hippy?!. Que voulez-vous, c’est comme ça: l’été me rend terriblement peace & love (et mal sapée). Et pourtant, je n’ai pas eu de vacances, à part cinq jours en famille, pension complète avec engueulade de trois jours pour une histoire de yaourts, conflits financiers, varicelle et funérailles. Laisse tomber les anecdotes de ouf que ça me fait.

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7 réflexions sur ““Ca fera une bonne anecdote!”

  1. De ce fabuleux billet, deux fulgurances s’imposent à moi comme la nécessité d’émettre des euro-obligations pour sortir de la crise :

    1 : My fair lady, je vous sens légèrement turlupinée par vos – absences de – vacances. Mais je remarque toutefois que si les temps sont durs, vous avez eu le bonheur de quitter Paris au mois d’août (http://www.youtube.com/watch?v=8kB4QJNZaWY) pour la moiteur d’autobus indiens, où les emmerdes sont relativement plus fréquentes qu’au Grau-du-Roi, sauf cas de GHB imprévu, bien entendu.

    2 : Ah ouais quand même, un magasin Kodak, quoi…

  2. Ce billet me rappelle étrangement un récent voyage retour depuis le fin fond de la France… Certes son côté anecdotique pâlit face à tes autres aventures mais je connais une certaine bordelaise pour qui l’anecdote a malgré tout duré un peu trop longtemps ! Dommage que tu n’aies pas écrit ça plus tôt, ça aurait pu l’occuper 5 minutes entre un car, 1 TER et 2 TGV !

    1. Il se trouve que je défends ce point de vue zen depuis un certain temps. Et vigoureusement. Mais certain(e)s refusent farouchement de me suivre dans cette voie quasi-bouddhiste de Paix avec le Grand Tout (et la SNCF)… Surtout en France où le Droit de Plainte est le seul sur lequel tous les citoyens s’accordent.

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