« Ah t’es enfin rentrée?! »

Voilà, les grandes vacances sont finies. Je suis bronzée, je suis détendue, je ne suis que joie de vivre et paix dans mon coeur, prête à distiller ma philosophie de bakcpackeuse bouddhiste à tous les pauvres hères au teint vert que je croiserai. Je leur conterai avec douceur et légèreté quelques bribes de nos rocambolesques aventures sud-est-asiatiques, j’accompagnerai mes poétiques narrations d’images paradisiaques et triées sur le volet, je ferai rire, pleurer, rêver, voyager mes proches dont le coeur est meurtri par le rude hiver occidental, dont les yeux sont ternis de ne contempler à l’horizon que des barres de HLM sans espoir, dont les âmes sont désolées par la perte du triple A et les déclarations de Claude Guéant.

Bref, comme le dit ma maman (et comme le pense probablement en silence le reste du monde francophone), je suis votre rayon de soleil.



Enfin voilà à peu près comment je voyais les choses en posant le pied à Roissy il y a trois jours.

Même pas blasée, ni saoulée, ni dépitée, ni déconfite, ni frustrée, non non, je vous jure: quand on se barre en vacances en plein hiver pendant un temps VRAIMENT long (c’est-à-dire d’une durée supérieure  aux congés annuels d’un malheureux travailleur lambda)(quasi 6 semaines dans mon cas), rentrer n’est pas si horrible.

Parce que, comme expliqué dans ce premier paragraphe au style fluide et léger, on se fait une joie de raconter tout ce qu’on a vu à ses proches. On se fait une joie d’infliger le récit détaillé de moments les moins intéressants à ceux qui n’ont rien demandé. On se fait une joie de commenter nos 380 photos (qui, pour 370 d’entre elles sont floues et/ou vraiment inintéressantes. Ce qui rend obligatoires les looooongues explications)(parce que comme le dit mon Epoux de Voyage* avec le tact qui le caractérise, la photographie n’est pas mon « moyen d’expression privilégié »)(heureusement, il y a aussi 82 video, 165 pages de notes et 110 dessins pour narrer nos aventures!).

(* un Epoux de Voyage c’est un bon ami qui se change en époux fictif une fois en terre lointaine. Il permet d’éviter les relous curieux instrusifs, il facilite les réponses quand vous papotez avec des braves gens persuadés de parler anglais mais qui en fait ne comprennent rien (je reviendrai prochainement sur cette épineuse question des langues…), il sert à avoir une chambre dans les hôtels réservés aux couples légitimés par les liens sacrés du mariage (= les hôtels qui craignent les putes, je crois). Accessoirement, l’Epoux de Voyage peut servir à récolter des cadeaux bonus sous l’imparable argument de la romance: « We are on hooney moooooon! » (ajouter une moue pleine de mignonnerie et de fausse timidité).

Que des avantages donc, à part que l’Epoux de Voyage ne résout pas les problèmes de frustration due à 6 semaines d’abstinence. (Ceci dit, il ne vous empêchera pas de coucher avec des inconnus pendant le séjour)(faîtes juste en sorte que le patron de l’hôtel ne vous grille pas, catin)).

Etant partie longtemps, je me vois contente de retrouver les fondamentaux: Travail, famille, patrie.
Euh non, je veux dire: mes potes, ma couette et un plateau de fromage. Parce qu’à la fin, j’en étais au stade où payer le prix de trois nuits d’hôtel pour une boîte de Vache-qui-rit me semblait une décision raisonnable. C’est dire si le voyage fut long. (Et encore, j’aime pas trop la Vache-qui-rit. Je ne vous dit pas à combien j’aurais été prête à claquer pour du KIRI! Ahh!)

C’est assez marrant d’ailleurs, cette obsession des français pour leurs fromages. Tous nos compatriotes, en vadrouille depuis plus de 3 semaines nous ont parlé avec les yeux brillants et la voix tremblante de Rocamadour et Saint-Nectaire. Pas un n’a mentionné le boeuf bourgignon, la Tour Eiffel, Plus Belle la Vie ou sa mère, non. Mais tous semblaient prêts à offrir un de leur rein contre un Mont-d’Or chaud et une bouteille de Bourgogne. Les ressortissants des autres pays européens semblent un peu moins monomaniaques que nous, quand même. J’ai demandé à des espagnols, des italiens… ils ne se mettaient pas à chouiner en me parlant de chorizo ou de mozzarella. Pas un des anglais interrogés n’aurait semblé prêt à échanger un de ses organes internes contre… contre… euh… c’est quoi les spécialités culinaires anglaises…? Hum. Ouais. Passons.

Pour mon prochain voyage en tout cas, je sais comment gérer: voilà le kit de survie fromager. Youhou!

Le seul hic évidemment, dans le retour en Europe en février, c’est le temps. On le sait, l’hiver ma bonne dame, ça caille. Mais tout de même. En prenant un Hanoï/Séoul/Séoul/Paris, je ne m’attendais pas à me retrouver à Oslo. Donc, je m’excuse platement pour ce froid spectaculaire qui sévit en ce moment sur nos contrées. Il est évident que c’est une machination d’Alain Gilot-Petré qui veut me faire payer de me l’être coulé douce au loin pendant des semaines. Il a du bien rigoler en nous entendant crier à la sortie du terminal 2 de Roissy. (Littéralement, oui: on a crié. Et nos marques de lunettes de soleil ont crié avec nous).

Pendant une grande partie du séjour, un débat nous a occupé, l’Epoux de Voyage et moi: Paris rend-il triste?

Moi je pense que oui. Que la plus belle ville du monde rend les gens agressifs, méfiants, stressés, fermés, en représentation quasi-constante, que Paris tue la solidarité et rend l’Homme dur. (nan, pas de sous-entendu sexuel ici, bande de blaireaux). L’ E. de V. n’est pas d’accord, il me traite de sale intello quand j’énonce des statistiques sur le chômage, les prix de l’immobilier ou les sondages sur la qualité de vie dans les grandes villes d’Europe. (Ceci dit, je suis une intello, hein, il a raison). Je lui réponds que lui c’est un sale nanti déconnecté des réalités du monde. Il rétorque que moi aussi. Je répète alors les mêmes arguments mais en parlant plus fort. Il me demande d’arrêter de crier. Et on voir boire une bière en mangeant des rouleaux de printemps. Voilà à quoi ressemblait en tout cas nos engueulades en terres laotiennes.

Arrivée à Paris, je m’attends donc à me retrouver dans la jungle, entourée de hyènes sans scrupule qui veulent sucer mon sang, mon énergie et mon sac siglé. Je m’attends à ce que tout le monde tire la tronche, à ce que tout le monde soit triste, morose, méfiant et prêt à voter Marine Le Pen.

Et là, surprise: au café de la Gare du Nord, le serveur est gentil, il sourit, il fait des blagues et il rigole aux nôtres. Dans le bus, le chauffeur est gentil, il sourit, il fait des blagues, il me dit:

« Ouh lala, mais vous avez un gros sac! Vous êtes partie depuis longtemps?

Six semaines, que je réponds en baissant les yeux, parce que j’ai un peu honte d’être une vilaine nantie face à ce brave travailleur de la France-qui-se-lève-tôt-et-qui-est-en-dépression.

Waouh! Six semaines! Alors laissez: je vous offre votre ticket! »

WHAAAAT?

Mais que s’est-il passé en mon absence? Depuis quand les serveurs de café et les chauffeurs de bus parisiens sont-ils sympathiques?? Est-ce la prédiction maya qui motive les parisiens à améliorer leur karma avant la fin du monde? Mon avion a-t-il atterri dans un monde parallèle? Suis-je encore en train de dormir dans ma petite cabane sur pilotis au bord du Mékong près de la frontière cambodgienne? Ou parce que je suis souriante et zen les gens le deviennent-ils aussi?

Je ne sais, mais en tout cas, j’ai trop le power. Je me sens la fée clochette de la capitale, prête à saupoudrer de poudre de perlimpimpim le moral de tous ceux qui m’approcheront.

Ca c’était il y a trois jours.

Ensuite, je suis arrivée chez moi.

Sous le sapin de Noël (qui commence à se demander lui-même ce qu’il fout encore là), j’ai trouvé une pile de courrier de mon agence à propos de trucs à payer et de fuites d’eau qui inonderaient le magasin en-dessous. Des lettres d’amour des impôts à qui j’ai apparemment beaucoup manqué (genre de 500 euro). Des lettres de la banque rapport au fait que ma Carte Bleue, elle, a refusé de rentrer passer l’hiver en France et est restée quelque part au bord de la mer de Chine Méridionale (je le comprends, la pauvrette: la plage de Qui Nhon est très jolie en cette saison et l’eau à 28°).

Dans le frigo, il y avait un fromage espagnol moisi.

Le chauffe-eau refuse de s’allumer. Il sait que les dernières semaines, je me réjouissais des douches fraîches après de longues promenades à vélo autour d’Angkor Vat par 40°. Il ne veut pas me brusquer, il m’oblige gentiment à prendre ici aussi des douches à 8°.

Ca s’était il y a deux jours.

Hier, j’ai décidé de me remettre au boulot. J’ai trié les 742 mails de vestiaire-de-copines et de voyages-sncf qui m’attendaient avec impatience et je suis sortie dans les rues de ma ville.

Ah, ma ville, que tu es jolie et douce, spacieuse et propre, silencieuse (comparée à Ho Chi Minh et ses 11 millions de scooters made in China, me diras-tu, qui ne l’est pas?) et familière. Froide, tout de même, il faut l’avouer… Mais, bon, avec trois collants et une chapka, ça a son charme, le climat scandinave.

Et grâce à la chapka, tiens, j’ai vécu un vrai bon moment, une de ces belles rencontres que provoquent parfois les petits hasards de la vie. De ces petites phrases qui font dire qu’on est si bien chez soi.

La scène se passe vers 18 h dans le Xeme arrondissement. Je discute gaiement au téléphone, enmitoufflée dans 7 pulls, 4 collants, 2 jeans et une énorme chapka, donc. En même temps je m’escrime joyeusement sur l’anti-vol gelé de mon vélo. Soudain, un timide quadragénaire interrompt avec discrétion ma conversation téléphonique:

Euh, pardon, mademoiselle: vous travaillez?

Moi, qui justement, oui, c’est lundi, j’ai décidé qu’aujourd’hui était mon retour officiel dans le monde merveilleux du travail qui pour cette nouvelle année va  m’apporter joie, plénitude, découverte, progrès, succès et argent, et ce, dès pile aujourd’hui, je réponds:

– Euh… oui.

Ah. Et, c’est combien?

Il m’a fallu bien dix secondes je crois pour comprendre. Puis encore dix pour m’excuser en balbutiant que ah non, pardon, pas ce travail-là, non, non, excusez-moi, ouh la la, pardon, nonononon…

Selon une copine, c’est la chapka qui me donne des airs de pute biélorusse.

Moi je me dis juste: ah, que c’est bon, d’être de retour chez soi.

Publicités

9 réflexions sur “« Ah t’es enfin rentrée?! »

  1. Enorme cette anecdote de la péripatéticienne biélorusse !
    Et hâte de voir les photos (enfin les 10 qui sont bonnes, hein)

  2. J’adore ce texte ! Surtout la fin… Mais ça me chiffonne de voir que ce n’est décidément pas la bonne personne qui a balbutié des excuses (je lui aurais plutôt balbutié mon poing dans la gueule à ce pervers ) !

    1. Ah le débat sur la prostitution est un bien vaste débat…
      Mais vu que je portais aussi 4 paires de moufles, je crois que mon poing dans sa gueule n’aurait pas eu tant d’effet non plus…

  3. Je pense que c’est le côté pute biérolusse en chapka qui a du rendre les gens si sympathiques à ton égard à ton retour à Paris. Paske j’étais à Paris il y a genre 10 jours, ben j’ai pas eu le même accueil, j’avais jamais vu des gens avec autant de haine dans leur regard. En même temps, j’ai plus une tête de fatima en burqa (mais sans burqa ni voile hein) que de pute biérolusse en chapka, ceci doit expliquer cela. De plus, j’ai l’outrecuidance d’avoir des amis à Saint-Germain Des Près ou à la Madeleine, c’est mon côté jeune nantie tavu.

    1. Ah ouais mais la rive gauche c’est pas VRAIMENT Paris. Donc mes théories n’y sont pas valables.
      Et Madeleine… Madeleine?! Mais quelle drôle d’idée d’aller à Madeleine!!..

  4. Bon. J’ai tapé LE tag fondamental de cet article, à savoir l’association évidente des mots « 742 mails wordpress », dans un moteur de recherche bleu, rouge, jaune et vert, et c’est bien votre article qui ressort le premier. A cet égard, on peut dire que ce tag est plus que judicieux. En revanche, dire que c’est comme ça que je suis tombé sur l’article relèverait du mensonge pur et simple. Je ne m’y risquerait donc pas.
    En enlevant ‘wordpress’ c’est moins concluant, et en remplaçant « 742 » par « è’é » (putain de laptop), je ne vous raconte pas.
    Quand à « pute biélorusse », supposons simplement à la lumière du résultat que le chaland lambda moyen type (Oui. Non pas un, ni deux mais bien trois épithètes) de ce blog risque de s’en retrouver chamboulé en profondeur.

    J’ai trop bossé là. C’est sûrement l’heure de ma Ritaline.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s