« C’est pour le boulot ou pour le plaisir? »

Je viens de prendre conscience d’un problème métaphysique. Comme je n’ai plus ni psy ni journal intime, vous avez gagné le droit que je le formule ici. (Youhou!)

Comme vous avez bien suivi les tribulations de mon existence, vous savez que je suis rentrée de voyage il y a peu. Et que par définition, rentrer de vacances (même si je préfère nettement le mot « voyage », qui sonne initiatique et aventurier, au terme méprisable de « vacances » qui sous-entend que je me serais contentée de boire des pina colada au bord d’une piscine chauffée)(c’était des caïpirinha)… rentrer de vacances, donc, signifie de façon logique « reprendre le boulot ».

C’est là que le problème pointe le bout de son nez. Vous le voyez venir ?



J’imagine bien que si je travaillais dans un open space avec obligation de pointer à des heures indécentes devant un supérieur acariatre et libidineux, je serai légitimement malheureuse de « reprendre le boulot ». Mais, évidemment, ce n’est pas mon cas. Moi, j’ai un de ces jobs dont il est formellement interdit de se plaindre, absolument interdit au risque de passer pour une sale garce ingrate à la vie, un de ces jobs dont les gens disent: « Oui, mais toi, ton métier, c’est une passion » quand tu oses soupirer que tu as travaillé sans congé  67 jours consécutifs, que t’as ni week end ni horaires, que tes dernières vacances remontent à 2004 et que t’as pas touché de salaire le mois dernier malgré tes 52h hebdomadaires.

En plus, la plupart de mes collègues de boulot sont mes amis, ce qui rend mes plaintes encore plus inécoutables. C’est-à-dire: pas que je m’entends bien avec mes collègues et qu’on boit parfois un kir au bistrot en bas après le turbin. Non, c’est que je bosse pour de vrai avec mes amis. Mes meilleurs potes, même, souvent. Genre que je pars en voyage six semaines en Asie du Sud-Est boire des mojito dans les temple d’Angkor avec un mec que j’appelle ensuite pour fixer des plannings prévisionnels et parler budgets. (Salut chouchou!)

C’est compliqué parce que la Société refuse de me croire quand je dis « j’ai bien bossé aujourd’hui » après avoir passé 7 heures en terrasse de café avec une copine.

(Plaignez-moi maintenant.)

Non, en vrai, mon problème n’est pas tant celui-là qu’une révélation plus globale que je viens d’avoir: je crois que je ne sais pas ce que c’est LE TRAVAIL.

J’explicite: dès lors qu’on a un job qu’on aime bien, eh bien, il y a deux façons de voir les choses: tout est travail. Ou rien n’est travail.

Ce problème se démultiplie dès lors qu’on travaille en free-lance, et se re-démultiplie (ça devient vertigineux, tant de multiplications) dès lors qu’on travaille à domicile.

(Là, vous me plaignez ou toujours pas?)

Ma situation n’est pas nouvelle, mais en quelques jours, le mot « travail » m’a poursuivi sous des formes si variées que je me dis qu’il faut que je m’arrête un instant sur le concept même.

D’abord ce gentlemant inconnu qui m’a appris que « travailler » était synonyme de « baiser pour de l’argent », puis le mec du recensement qui m’a obligée à révéler à l’état français toute la vérité sur ma situation, m’obligeant à cocher « chômeuse » sur le formulaire parce qu’aucune case ne me correspondait (« chômeuse », « depuis plus d’un an », « célibataire »… c’est super bon pour l’ego le recensement…), ensuite Sarkozy proposant un référendum « Pour ou contre les chômeurs? », suivi de François Hollande affirmant qu’il allait « réhabiliter la valeur travail » (je ne comprends pas cette phrase); ajoutez tous ces gens à qui j’ai répondu « oui oui super » quand ont m’a demandé  « Alors, pas trop dur la reprise de boulot?! »…

Bon, ça fait beaucoup, quoi, vous voyez.

Alors, c’est quoi « travailler »?

1. Une définition prosaïque serait « travail: ce qui rapporte l’argent pour payer le loyer ».
Pour cette semaine, cela représente dans mon cas: passer une après-midi à regarder des video de chatons tro-kikoolol et de Honey Badger (d’ailleur, ouh lala, je suis apparemment super larguée puisque cette video a été vue par 37 millions de personnes, mais si toi aussi tu es dans les choux, mate-moi donc cet animal de ouf!!). Ouais, regarder des photos de loutres va m’aider à payer mon loyer (ou tout au moins ma facture de portable). Mais ça porte quoi comme nom, ça, comme boulot? Je n’ai pas vu de case « analyste de contenu youtube » sur la fiche de rencensement.

2. « Ce que des gens vous demande de faire parce que vous le faîtes bien, mais qui ne vous rapporte pas de pognon pour autant ».
Là, la liste serait longue. Mais je ne peux pas considérer « faire des cheesecakes pour les anniv de potes » comme un travail, si?

3. « Ce qui vous rend utile à votre pays et augmente le PIB« .
Ah ah, non, je ne peux valider cette réponse. Trop Jean-François Copé. Et puis, dans ce cas, quelle serait exactement la profession d’Ariane Massenet?

4. « Ce qu’on n’a pas envie de faire, mais faut bien tout de même, ma bonne dame ».
Alors tout ce qui est relou et obligatoire pourrait rentrer dans la case « travail »? C’est effectivement ce que je ressens quand je m’attelle enfin au tri des courriers adminsitratifs (enfin disons quand je daigne ouvrir les enveloppes pour mettre tout leur contenu en vrac dans un tiroir), quand je me traîne jusqu’à la boîte aux lettres par amour du Trésor Public, voire quand je fais une lessive. Mais, non les corvées ménagères ne sont pas vraiment un travail. (elles sont même plutôt un hobby, pour nous, les femmes).

5. «  Ce que quelqu’un attend de vous que vous fassiez »
Oui, le rapport à l’autre est important dans le travail. Un travail absolument solitaire, sans effet ni relation avec qui que soit, est-il vraiment un travail? Ermite par exemple? Faudrait voir historiquement le lien entre travail et société, ou travail et communauté. Mais, à vue de nez, comme ça, je pense que l’aspect social est assez indispensable.
Donc, dans mon cas, pour la journée d’aujourd’hui: la vaisselle et racheter du dentifrice (ma coloc n’a pas le temps).

6. « Ce que vous faîtes presque tous les jours et qui a une utilité (même vague) pour quelqu’un d’autre que vous-mêmes ».
C’est une définition qui n’est pas si mauvaise. J’aimerais y souscrire pleinement. Mais je sens que ça ne m’apporte pas une sincère et totale  légitimité. Par exemple: écrire un article de blog ou poster des liens sympa sur Facebook ne peut pas entièrement  être considéré comme un « travail », hein? (même si plus 3 personnes « like »?)(hein?)(hein?)(soupir)

7. « Ce qui a une accointance avec d’autres et que vous n’êtes pas spécialement heureux de faire, mais c’est bien de le faire »:
Bizarrement, souvent je finis par prednre cette définition là comme la bonne. Ce qui est moche c’est que ça inclut par exemple: appeler mes parents pour prendre de leurs nouvelles.

8. « Ce qui participe d’un processus global, durable et évolutif nommé communément « carrière ». »
Ah ouais. J’ai entendu parler de ça. Le problème c’est que la mienne est un peu… hum… chaotique sonne un peu négatif… bordélique aussi… Disons « en patchwork »: c’est sympa et coloré, mais on voit pas bien ce que c’est censé être.

A cela, par contre, je connais assez bien la raison: avoir 4 métiers à la fois complique fortement la construction d’une carrière.

C’est une mauvaise habitude que j’ai prise: changer tout ce que j’aime bien faire en métier. Non seulement, ça flingue mes hobbies (dès qu’il risque de devenir rentable, ça ne m’amuse plus)(me reste juste les hobbies dans lesquels je suis trop nulle pour risquer de gagner de l’argent (le piano, le Teakwondo, le vernis à ongles)(non, ça, en vrai, j’assure. Peut-être que je devrais devenir manucuriste) mais ça crée surtout un sacré bordel dans mon emploi du temps.

Mon alter ego réconfortant dit que c’est la preuve que je suis un être plein de curiosité, touche-à-tout et multi-talentueux qui ne saurait se satisfaire d’une seule activité. L’enflure de petit diable sur mon épaule gauche rétorque que c’est surtout parce que je ne sais ni dire OUI ni dire NON et que du coup je réponds « et pourquoi pas?! » à tout et n’importe quoi. (Avantage: ça fait de moi une killeuse au Ni oui Ni non).

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J’aime bien les artistes frimeurs qui geignent: « ah la la, mais c’est teeeeellement français, de vouloir à tout prix enfermer les gens dans des cases! Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas être acteur-chanteur-plasticien-romancier-essayiste-souffleur de verre-styliste-muse-polémiste-golfeur et patineuse artistique à la fois?! vous ne comprenez vraiment rien à l’Art ».

Je devrais peut-être essayer le soufflage de verre pour voir.

Le problème, c’est qu’on demande toujours de choisir, de cocher une seule case dans le formulaire, et que cette case devrait définir à la fois
l’activité qui vous prend le plus de temps dans la semaine,
celle qui paye votre loyer, celle pour laquelle vous avez un CDI en bonne et due forme,
celle que vous arrêtez quand vous partez en vacances,
celle dans laquelle évoluent vos collègues,
celle dans laquelle vous espérez vous améliorer,
celle que vous vous voyez faire dans dix ans mais pour un salaire un peu plus conséquent, merci,
celle que vous rêviez de faire quand vous aviez 6 ans,
celle que vous a suggéré le conseiller d’orientation,
celle qui est un moindre mal alors autant y rester planqué c’est la crise,
celle qui résume bien votre vision de l’existence,
celle que vous êtes trop fier d’énoncer en soirée quand on ne vous le demande pas,
ou celle que vous détestez mais vous n’avez pas le choix, society shit, à quel moment ai-je pris le mauvais virage…

Eh ben, moi, désolée, mais pas deux de ces questions n’ont la même réponse.

Et je ne vois pas au nom de quoi ce serait plus légitime de rédiger des lettres d’intention que de dessiner des coeurs sur des post-it.
Au nom de quoi est-ce qu’on devrait trimer et souffrir au labeur.
Au nom de quoi le plaisir serait un vol, une injustice, comme si en kiffant son job on piquait quelque chose aux autres… y a pas un quota mondial de plaisir à se partager, que je sache. Ni de souffrance à se coltiner.
Je vois pas pourquoi je devrais « l’avoir bien mérité » si je décide de dormir jusqu’à midi.
Et auprès de qui faudrait-il pointer, prouver qu’on a assez galéré?
Si je considère que je mérite absolument tout ce que je veux, ça pose problème à qui?
Je vole quoi à qui en passant un mardi après-midi assise sur un banc à regarder le temps passer?
Sachant que le truc le plus utile que je puisse faire pour la société c’est d’envoyer mon tiers prévisionnel aux impôts et que je l’ai fait hier, vous permettez que je passe le reste de ma journée à bouquiner en buvant du thé?

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Au dessus de mon bureau trône une carte postale ornée de cette citation de Tristan Bernard:

« L’Important n’est pas de travailler. C’est de faire croire aux autres qu’on travaille ».

Selon ce monsieur, je crois pouvoir affirmer sans me vanter que je suis un exemple parfait de réussite. La preuve: quand ma coloc est entrée dans le salon hier, alors que j’étais en train de mater des video de loutres, elle s’est exclamée

« Oh excuse-moi, j’avais pas vu que tu travaillais! »

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2 réflexions sur “« C’est pour le boulot ou pour le plaisir? »

  1. Je viens de faire trois jours d arrêt maladie « grippe » J en profite avant que les jours de carence soient effectifs dans la fonction publique… Oui, j assume. Salutations du couz

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