« Engagé »? C’est-à-dire?

Bon, je n’aurai sûrement rien d’original à dire sur le sujet. Je n’apporterai pas un oeil plus novateur ni une analyse plus pointue que les milliers de journalistes, chroniqueurs, analystes, experts, bloggeurs et surtout que les centaines de milliers « d’éditorialistes » (métier qui n’existe pas, rappelons-le, même si on s’autoproclame).

Et certes, ceci n’est pas un blog « ouvertement » politique, puisqu’en général je déguise mes colères contre Guéant sous des métaphores en forme de cupcakes. (mais tout est politique, cher ami, le glaçage de ton dessert aussi)

Là, vous m’excuserez, en fait, je n’ai pas vraiment envie de faire des blagues. J’ai envie de parler des élections. Je n’ai aucun élément nouveau à apporter au débat mais, voilà, j’ai besoin d’écrire pour mettre en mots ma plus totale incompréhension.


Les arguments très rationnels on les entend partout: Ok, la Sarkozie a banalisé les thèmes du FN depuis 5 ans (7 avec sa période à l’Intérieur).

La peur des étrangers, le racisme, l’obsession folle sur les arabes, les musulmans et quoi que ce soit ayant un lien avec le Maghreb… rien que ça, déjà je ne comprends pas. Enfin si, le jeu politique qui se joue dans le débat sur le halal, sur la construction d’une mosquée ou sur la prière dans le rue à la Goutte d’Or, ceux qui d’un côté hurlent que ça fait peur (qu’il FAUT avoir peur), que la France ce serait des clochers et des saucissons 100% pur porc, que tous ces étrangers, -ah non, pardon- ces « français d’apparence musulmane » se multiplient et vont prendre le pouvoir et… et quoi? Tuer les « français d’apparence catholique » à coup de couscous-boulettes et d’avions dans les Twin Towers?

Oui, je comprends, enfin, non, je comprends pas mais je sais que ces débats-là, grotesques, ridicules, qui mettent la lumière sur des sujets dont l’immense majorité, concrètement, se fout. Enfin en tout cas, moi je m’en fous- que ces débats-là rapportent des voix. Parce que accuser l’Autre, stigmatiser, diviser pour mieux régner, c’est une méthode qui rapporte. Ca flatte, hein, de se réunir pour taper tous ensemble sur quelqu’un sous prétexte que… sous prétexte que n’importe quoi. Toute différence peut être stigmatisée.

(Un petit classique pour la route?)

Ces 10 dernières années ont réussi à faire entrer dans l’inconscient collectif les idées les plus tristes. Des idées de peur et de méfiance, de complexes et d’appréhension, de honte et de colère. Et je ne parle pas que d’origines ethniques, évidemment. Vous avez remarqué comment la moitié des gens se raidissent et serrent leur sacs à main quand quelqu’un fait la manche dans le métro? On a fini par se méfier des pauvres, des gens au bout du rouleau, de ceux qui ont tout perdu -des victimes putain!- et à se dire que c’était des loosers alcooliques potentiellement dangereux et violents, bien sûr, ils n’ont rien à perdre, alors il serait logique qu’il t’attaque avec des tessons de sa bouteille de vinasse, ce poivrot, si tu oses le regarder dans les yeux!

Les chômeurs, ils ont voulu en arriver là!? Les RMIstes ils se la coulent douce et vivent large, dans des apparts gratuits, et tellement ils sont peinards, tiens, ils devraient faire 7h de bénévolat par semaine pour s’occuper. On a atteint un tel point d’irrationalité qu’on veut imposer aux plus précaires de faire du caritatif, c’est ça l’idée? Mais alors que vont faire les malheureuses rentières du Rotary qui cherchent à donner du sens à leur vie, si on a plus besoin d’elles pour aider les bébés phoques menacés par l’islamisation de la banquise ?

Je ne comprends pas.

Je ne comprends pas qu’après les cinq années passées, ces cinq années d’immense n’importe quoi, ces cinq années de mépris de la parole citoyenne (« Aujourd’hui, quand il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit »: c’est bien une phrase de Sarkozy non?), ces cinq années de gouvernance aléatoire, où tous les thèmes ont été mêlés et aucun sujet vraiment abordé, où on a fait passer des lois sur n’importe quoi au gré des faits divers et des coups de tête du président, où on a vu éclater un scandale politco-financier par mois, où tous les plus proches conseillers du président, ses amis de longues dates, les témoins de son mariage et les parrains de ses gamins, se sont retrouvés accusés de conflits d’intérêt, d’évasion fiscale, de copinage avec les dictateurs les plus sanguinaires sans s’en cacher un instant. Cinq années à changer d’avis, ou plutôt: de posture (je pense que dans le fond, Sarkozy n’a aucune conviction, aucune opinion, qu’il n’est qu’un être creux façonné en marketing populiste. Sinon comment est-il possible de se présenter à une élection sans aucun programme? En ne faisant qu’annoncer au jour le jour des propositions qui se contredisent toutes, piquées chez ses adversaires, de l’extrême-droite à l’extrême gauche?)

Je ne comprends pas, alors qu’on peut lire et entendre partout démonter son (non) bilan, son (non) programme, son -exaspérante- personne, que cet homme fasse 27%!

Qui êtes-vous? Qu’avez-vous gagné à ces 5 dernières années que vous espériez en reprendre pour 5 de plus? Votre situation s’est-elle améliorée? Vraiment? Mise à part si Martin Bouygues est train de lire ce post, j’ai du mal à croire que ce soit le cas. Alors c’est quoi qui motive à réélire quelqu’un qui méprise le peuple, dans ces propos comme dans ses actes, quelqu’un qui a une image bien pitoyable de la France pour oser sans honte inviter Kadhafi ou apporter l’aide de l’armée française à Ben Ali ou… bon, je ne vais pas continuer l’inventaire du bilan. Il y a 600 raisons de ne pas voter Sarkozy bien listées ici.

Et pourtant, 27%, bordel… C’est de l’amnésie? Je comprends qu’on soit riche et de droite. Enfin, non, je ne comprends qu’on ne pense qu’à sa gueule parce qu’on est riche, qu’on trouve indigne la solidarité parce qu’on pense n’avoir besoin de personne grâce à son fric, vu comme la roue tourne vite, surtout quand l’économie repose sur un système boursier. Mais, bon, soit, j’admets qu’il y a une cohérence. Mais je ne crois pas que 27% de la population française soit si friquée de ça. Alors, qui êtes-vous? Vous avez lu les textes, écouté les discours? Je suppose que oui, je refuse de croire que les gens sont cons au point de voter sans se renseigner. Quoique là, il n’y a même pas à lire son programme, vu qu’il n’y en a pas. Il n’y avait qu’à suivre, même distraitement, ce qui se passe en France depuis 5 ans. Les 27%, vous étiez dans une grotte sans wi-fi au fond des Antipodes? Ce serait votre seule excuse.

Non, en fait, même pas.

Mais évidemment, Sarkozy n’a pas été élu il y a 5 ans que par les super-riches (autrement il aurait fait le score de Cheminade). Il y avait les pauvres ouvriers qui avait entendu citer Jaurès quand le ministre tellement actif de l’Intérieur visitait les usines. Trahis par le Fouquet’s/Bolloré/Woerth/Bettencourt et surtout de découvrir que leur pouvoir d’achat chez Cora avait méchamment chuté, ils sont retournés voter Le Pen.

Ca non plus, bien sûr, je ne comprends pas. Dimanche soir, sur Facebook, je voyais tourner cette video. La jeunesse emmerde le FN? Oui. Une partie « de la vieillesse aussi », heureusement. Mais une partie de la jeunesse ne l’emmerde pas, et va même jusqu’à le rêver au pouvoir.

Et puis je voyais plein de copains écrire des trucs comme « 18,5% de connards », « d’abrutis », « de fachos ».

Et puis juste après, on s’est mis à entendre les hommes politiques, paniquant sur les reports de voix, se mettre illico à justifier ce vote poétiquement appelé « Bleu-Marine ». (Bleu Marine? WTF? Vous diriez un vote « Rouge-Carmin-Jean-Luc? Un vote-rose-fushia-tirant-sur-le-rouge-François? C’est parce que c’est une femme pas trop vieille qu’on l’appelle par son prénom? Elle est pourtant tout sauf inoffensive. Et si on continuait de l’appeler simplement « Le Pen », comme son père, plutôt que « Marine », qui sonne comme le charmant prénom de votre petite nièce- elle aurait peut-être fait quelques milliers de voix de moins!)

Alors pour les justifier, ces 18% terrifiants,  c’est facile. A droite: c’est la faute à la crise. A gauche: c’est la faute à Sarkozy.

Dans tous les cas: ce serait un vote « contestataire », un vote « coup de gueule ». Non pas voter pour elle pour qu’elle soit élue, mais juste pour montrer qu’on est pas content-content.

Et puis, du coup, maintenant, il reste quinze jours pour leur montrer que, les pauvres 18%, ils n’ont pas bien compris, qu’ils se sont fait avoir par cette femme fourbe qui dit n’importe quoi, et qu’on a tous les arguments qui faut pour les ramener dans le droit chemin de la démocratie.

Hum. En somme, ces 18% seraient des abrutis qui n’auraient rien compris à ce qu’elle disait? En fait, ils sont d’accord avec Eva Joly, mais ils ont voté Le Pen par erreur? Ils se sont fait avoir par un discours facile et populiste? Hum. S’ils aiment les discours faciles et populistes, ils avaient pourtant le bulletin Sarkozy posé juste à côté.

Mais pourquoi on refuse de se dire que 18% des Français ont voté Le Pen parce qu’ils sont d’accord avec elle?

En 2002, Le Pen + Maigret totalisaient 19%. En 1995 et 1988, le FN faisait déjà autour de 15%.

Alors, quoi, depuis, vingt ans, il y aurait 1/5 ou 1/6 électeur qui se tromperait à chaque fois de bulletin parce qu’il n’aurait pas compris? Ou voterait par coup de gueule, parce que ce dimanche-là il est de mauvaise humeur?

Non! Dans ces vingt dernières années la xénophobie, le racisme, l’obscurantisme, le rêve de rester enfermé dans un pays de Cocagne ambiance Régime de Vichy est devenu un objectif auquel 1/5 ou 1/6 électeur souscrit! Une France « des clochers », comme l’a redit Le Pen dans son discours dimanche soir, une France où les femmes seraient au foyer (si si, c’est dans son programme. Tout comme ne pas rembourser les « IVG de confort »…) Une France, évidemment, aryenne. Une France avec des frontières bien verrouillées (limite on pourrait demander à la Corée du Nord où elle a acheté ses serrures?). Une France avec des francs, oui madame, parce que, magiquement, si on revenait au franc, les prix retrouveraient leur niveau d’ il y 30 ans. (Revenons même direct à l’ancien franc, tiens! Un appartement dans le centre de Paris pour 2000 francs!? Avec plaisir, merci!).

Vous l’avez vu, ce discours de Le Pen-Jr dimanche? Cette liesse populaire? C’était ça, qui m’a provoqué la pire crise d’angoisse. Je la voyais, là, exulter devant son parterre de… gens à têtes normales (j’aimerais qu’ils aient des têtes de nazi, de gros cons, de débiles mentaux, de rottweillers, de curés intégristes, de vieilles connasses du XVIeme ou de péquenots illettrés… mais non. Ils ont la tête des gens qu’on côtoie tous les jours dans la rue). Et j’ai pensé aux discours d’Hitler au début des années 30. Juste avant qu’il arrive au pouvoir de façon toute à fait légitime, soutenu par le peuple, qui l’ovationnait comme le sauveur. Ruiné et humilié par la Grande Guerre et la Crise, le peuple « populaire », les « vrais gens », les « pauvres, les mal-aimés, ceux qui ne se sentent pas écoutés, ceux qui sont méprisés, ceux qui souffrent » (comme dit Sarkozy qui veut désespérément les convaincre -encore!- qu’il est Robin des Bois) avaient mis Hitler au pouvoir.

Dimanche soir, on a entendu les hurlements de joie de ces gens qui croient vraiment que pour sauver notre chère patrie et s’offrir un avenir radieux, c’est l’extrême droite qu’il faut mettre au pouvoir. Ceux qui militent avec coeur pour « un changement » qui est la pire des  régressions, qui fait appel à ce qu’il y de plus infect dans l’homme, de petitesse, d’égoïsme, de facilité, d’endormissement, de préjugés… ils ont fêté leur triomphe.

18 + 26.

44% de ceux que je croisent dans la rue (bon, en vrai, Le Pen à Paris a fait 6,2%. Donc, non, quand je marche dans la rue, je ne croise pas forcément ses électeurs… mais pour une fois, je parle en tant que française plutôt qu’en tant que connasse parisienne) pensent que les étrangers sont un grave problème. Qu’on doit se barricader. Que les aides sociales sont un cancer pour la société. Que la fraternité est une valeur de gauchiste bien-pensant surannée. Que le mariage homo -et même l’homosexualité- est un péché. Que la fierté d’être Français passe par ses églises. Qu’on naît délinquant. Que si je ne mange pas de porc, c’est que je déteste la France et que potentiellement je pourrais devenir demain un kamikaze islamiste. Que la culture, la recherche, on s’en fout, c’est un truc de bobo. Que le problème de l’Education Nationale c’est que les fonctionnaires sont des flemmasses. Que seule la force, la violence, la haine, l’exclusion peuvent résoudre les problèmes de fond, les clivages sociaux, les conflits de générations…

Le score de l’Extrême-Droite augmente à chaque élection présidentielle. Et l’ UMP qui a quasiment le même programme (grâce à l’infâme Buisson. Lisez donc cette petite bio, si vous ne savez pas bien qui il est) séduit 1/4 électeurs. Comment tout cela évoluera-t-il? Dans 15, dans 20 ans, quel score terrifiant obtiendront-ils? Le Pen qui se place en « nouvelle icône de l’opposition »… pas demain, certes, mais putain, et si elle avait raison?

Vous l’imaginez ce roman de science-fiction qui ne semble pas si lointain? Avec une droite fusionnée UMP-FN siégeant à vie à l’Elysée? En face, un large centre, incluant une bonne partie du PS, dont les élus ne seraient que des marionnettes sans moyen d’action. Et à l’extrême-gauche, des fractions plus ou moins illégales, plus ou moins violentes et terroristes, résistance traquée, enfuie à Londres ou planquée dans le maquis du XI arrondissement (pour les fractions bobo ;-)). Qui se feraient courser par des dobermanns appelés Copé, renvoyées au-delà des frontières cadenassées… La France, auxquels ces français émigrés éviteraient de penser pour éviter la honte. Cette petite tâche noire sur la carte de l’Europe, isolée volontaire, sauvage et arrogante, victime consentante de sa régression, fière de son enfermement, au sein d’une Europe, elle-même devenue…

J’ai peur. De la déprime de mon entourage. De la détresse. De la vitesse. J’ai l’impression que tout ne fait jamais qu’empirer. Le monde m’échappe, je ne le comprends pas.  Le monde échappe à ses peuples. Je ne connais pas les gens qui vivent dans mon pays et qui parlent en mon nom. Je ne les comprends pas, je refuse de les comprendre. Je rêve d’une révolution qui enverrait tout valser, qui remettrait à zéro, qui permettrait de reconstruire des fondations… Mais quand je vois les chiffres de ce premier tour, non, je ne veux pas de révolution! J’aurais trop peur de ce qu’on en ferait. 26% des Français sont maso et 18% sado. J’aurais trop peur de les voir prendre le pouvoir.

Pardon, tout cela est peut-être trop simpliste, trop bordélique, trop sombre..?

La prochaine fois, promis, je vous mettrai des gifs animés et une recette de cheese-cakes aux fraises Tagada.

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5 réflexions sur “« Engagé »? C’est-à-dire?

  1. D’après je ne sais plus qui qui a écrit je ne sais plus quoi (la fracture…?) ça nous arrange bien que la France pauvre soit cloisonnée par les discours aux cités et autres zones peri-urbaines dites « sensibles » alors qu’aux final ils ne représentent que 7% de la population. La grande majorité des classes populaires (+80% des « pauvres »), jeunes, vieux, entre-deux…), habite des zones rurales loin de toute barre des 60’s. Qui parle d’eux? S’adresse à eux? Malheureusement marinelepen.

  2. « Qui êtes-vous? Qu’avez-vous gagné à ces 5 dernières années que vous espériez en reprendre pour 5 de plus? »
    Je n’ai pas l’âge de voter, à une poignée de semaines près, mais je peux te donner une miette d’information sur le « Qui êtes-vous? »: dans ma classe de Terminale, l’immense majorité, lorsqu’elle va voter/si elle pouvait voter (selon les gens), le fera/ferait en faveur de Sarkozy. J’habite dans le Nord Est de la France, mais pour autant les gens ne sont pas horriblement pauvres ou au chômage depuis la fermeture des mines (car ce sont -en partie- les immigrés qui sont venus s’occuper du noir boulot): ils sont pour certains reclus dans leur maison avec leur(s) télé(s), pour d’autres contaminés par le discours de leurs parents, d’autres encore trouvent que Sarkozy est plus énergique, et ça leur suffit. Voilà. Les « valeurs » de la gauche (aussi utopiques et fragiles soient-elles) ne les touchent pas, ils n’ont pas peur. Ils votent Sarkozy sans être ennuyés une seconde de son quinquennat brouillon et méprisant. J’ai entendu une fille à la cantine dire que Sarkozy ne pouvait pas ne pas gagner puisque tous ses amis sur Facebook le soutenaient. Glups.

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