« On a pris cher! »

Pour changer, pour révolutionner l’angle habituel de ce blog même, tiens, et si on parlait de féminisme?

Préparez vos robes de sorcières, amies harpies, attisez le bûcher et embrochez des foetus bien frais, on va castrer les mâles, les détruire, les châtrer, les ridiculiser, dire du mal d’eux, les maudire, planter des aiguilles dans Ken et  hurler d’un rire satanique en se fabriquant des boucles d’oreilles trop kawaï avec leurs testicules.

soirée-pyjama classique, entre copines féministes

Il se trouve que ce soir, j’ai vu un spectacle si bien, que pour l’occasion je daigne casser mon rythme d’un post/mois. C’est dire.

Alors comment parler d’une pièce de théâtre sans vous faire flipper? Sachant que la moitié des lecteurs a sans doute fui dès la première phrase de cet article? Ouais, c’est drôle comme « féminisme » est un mot peu vendeur un?! Essayez pour voir de vendre quoi que ce soit avec l’adjectif « féministe » dans le slogan: ah ah! C’est mort!

Un film féministe? Un brûlot intello réalisé par une moche.

Un livre féministe? Ah ouais! J’en ai entendu parler! 50 nuances de Grey! Ca a l’air top! hihihi!

Une soirée féministe? Une soirée de lesbiennes misandres.

Une association féministe? Un groupe de gueulardes grisonnantes mal sapées se réunissant dans une obscure sale des fêtes pour… je sais pas… dire du mal des hommes à coup sûr!

Je vous jure, proposer un slogan de pub avouant cette honteuse lubie, cette obsession dangereuse, cette folle marotte qu’est le féminisme, c’est une hérésie! Trop polémique, trop tabou, et ça la pub n’aime pas. Même Benetton n’a pas osé. Ils ont affiché les chefs d’Etat en train de s’embrasser, le Pape faisant des smacks, des condamnés à mort, des malades, des femmes en burka, et aujourd’hui des chômeurs, mais ils n’ont pas encore osé montrer ces sales enflures que sont les féministes.

La pub aime que chacun reste à sa place et même si on provoque, le but hein, c’est tout de même de faire du fric en caressant dans le sens du poil la plus grosse part de marché possible. Or, les féministes, en pourcentage de la population, c’est peanuts! (contrairement aux chômeurs par exemple!)(+47 000 en septembre! Youhou! Ce sont 47 000 consommateurs qui pourront utiliser leurs 35 heures à acheter des yaourts et des voitures! Voilà qui va relancer la consommation des ménages. Nous sommes sauvés.)

Or le féminisme ne brosse pas dans le sens du poil (et pourtant elles pourraient, vu qu’elles s’épilent pas! Mouarff aaarf ARF!). C’est un combat pas assez sexy. Un combat qu’on raille. Un combat de frigide. Et manquant d’humour, surtout. Vous avez remarqué? C’est une des critiques les plus courantes. Les féministes non pas d’humour.

Si. Plein. D’ailleurs, l’autre soir, avec les copines, on a préparé une omelette aux couilles, avec toutes les paires qu’on avaient coupées pendant le week end et on a bien ri: l’une d’entre elle racontait que des publicitaires avaient inventé… la lessive pour homme! Ah ah! Elle est folle, ma pote! Y a qu’elle pour inventer des trucs aussi débiles! Et pourquoi pas des rasoirs féministes tant qu’on y est?! Ah ah… Oh. Wait.

Han! Mais attends! C’est trop absurde! C’est pas une question d’odeur! C’est une question de génétique! Les hommes peuvent pas faire la lessive! Ce sont des chasseurs! C’est nous qui gardons la caverne! Leurs muscles à eux sont trop développés pour s’abaisser à frotter des chaussettes! Ils risqueraient de se faire mal! Ca pique le savon dans l’oeil, les pauvres! Et puis moi je veux  pas aller capturer le mammouth, mon vernis est pas sec!

Alors, cher Antoine,

Vu que tu as dû coûter bonbon à ton agence de marketing en étude de marché, pourrais-tu me renseigner un peu mieux? (je suis curieuse. Hihi, normal, je suis une femelle et là, en parlant lavage de chiffon, tu empiètes sur ma passion!!)

Alors j’aimerais savoir combien d’hommes sur Terre ont déjà refusé de faire la lessive parce que l’odeur était trop « féminine » pour eux? Et je voudrais savoir aussi pourquoi tu mets des « guillemets » à « féminine »? J’aimerais savoir quel pourcentage exact des hommes souffrent de devoir trop souvent « cacher leur lessive »? (On compatit les gars. Nous on cache nos tampax pour vous épargner l’idée même du sang, on sait que vous êtes si traumatisables).

Est-ce que tu envisages d’élargir ta gamme à des senteurs « masculines » plus classiques, genre cambouis, sperme ou pizza-peperonni? Ah non, suis-je bête, hi hi, tu es composé pour t’accorder « comme une eau de toilette de luxe »! (je vais vous vouvoyez du coup). Alors cher monsieur, un peu d’audace! Que n’optez-vous  pour des odeurs viriles ET luxueuses: cuir de zébu, intérieur de Lamborghini flambant neuve, transpiration post-coïtale de James Bond?

Toutefois, j’aime bien cette idée de baptiser sa lessive. Moi, par exemple, mon tire-bouchon s’appelle Thierry et mon vélo Gaspard. Mais Antoine, vous m’inspirez: il est sans doute temps que je tisse des liens un peu plus personnels avec mes produits d’entretien. D’ailleurs, mon évier est bouché: demain, je fais la fête à Jean-Eudes, ma bouteille de Destop.

Alors bon, peut-être que c’est du second degré – et on sait comme c’est dur à comprendre le second degré– ? Je te laisse le bénéfice du doute, vu que nous les féministes n’avons pas d’humour.

Bien à vous,

MFL

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Bon, tout ça pour dire qu’il faut aller voir Modèles, de Pauline Bureau au théâtre du Rond-Point jusqu’au 10 novembre à 21h (et après en tournée, si les programmateurs ne sont pas trop cons).

Un magnifique montage de textes, de chansons, de projections, de témoignages, d’images pour faire réfléchir sur la place, la condition, le quotidien des femmes. Une équipe magnifiquement complémentaire. Avec des femmes qui racontent juste leur vie et disent librement ce qu’elles veulent.

Une qui danse en tutu avec une culotte tachée de rouge, trop fière de raconter ses premières règles. Dans la salle, ça rit beaucoup. (Les femmes en premier, trop mal à l’aise qu’on affiche ces « histoires de bonnes femmes »). Et puis quand une raconte le parcours qu’est encore aujourd’hui un avortement, là, plus personne ne bouge. Une autre chante Fuck you dans une version encore plus géniale que l’originale. Une autre fait une formidable pantomime de la « femme moderne », donnant le sein tout en préparant un dîner pour 4 et en bouclant un dossier pour demain 7h45. Là aussi, c’est drôle, c’est bien fait.

Bon, moi je suis bizarre mais j’étais en larmes. Tout le long. Ca me fait ça quand je vois, lis, entends, quelque chose avec lequel je suis tellement d’accord, que d’autres formulent tellement pile poil ce que je tente de bredouiller et que soudain je me sens moins seule au monde.

Parce que, putain, on est quand même hyper souvent seules, quand on dit « je suis féministe », hein? Les réactions sont tout de même souvent hostiles. Faut toujours se justifier, amenuiser, nuancer, expliquer, être pédagogue. Ne pas s’énerver (« hystérique »!). Toujours, sans cesse.

L’autre jour je dis au mec d’une copine que moi un jour, j’ai pris la décision de ne plus coucher qu’avec des mecs féministes et que ça a été ma meilleure résolution. Réponse: « ah ah! Eh ben tu dois pas baiser souvent! » Et ce mec est loin d’être con, hein! Mais dire « les féministes sont chiantes », ça semble normal.

Dire qu’il faudrait changer de mot parce que celui est « trop connoté ». Connoté? Ben oui, c’est connoté. Ca a un sens. Une histoire. Ca s’inscrit dans un courant. Dans les siècles de lutte qui ont permis au femme de pouvoir travailler sans l’autorisation signée de leur époux (1966!), d’avoir un compte en banque, de prendre la pilule et de tailler des pipes à qui elles veulent! Heureusement qu’on a ce passé et cette connotation! De quoi devrait-on avoir honte? Avoir peur en revendiquant?

Ce spectacle, ce soir, j’en ai chialé comme à chaque fois que je vois un état des lieux (et celui-là est magnifiquement et artistiquement réalisé!) de toutes les souffrances auxquelles on est contraintes. Pour assumer son corps, avec ses formes, son sang, ses orifices, ses recoins, pour assumer sa condition, sa position, sa liberté, sa volonté. Pour dépasser les peurs, les angoisses, du péché, de la sexualité, des dangers du monde qui rôdent, de la violence qui nous guette parce qu’on est moins fortes, ou parce qu’on est éduquées à s’oublier et à faire passer les désirs de l’autre avant les siens. Les guerres qu’il nous faut mener pour savoir dire non, pouvoir se respecter, oser jouir…

Et tout ça, on devrait le taire, en avoir honte, ne pas déranger les hommes avec? Qu’ils ne sachent rien de ce qui se passent dans nos entrailles parce qu’ils ont eu une dure journée de travail et qu’ils n’y sont pour rien, c’est la nature?

Dans la salle, ça riait et dans ce léger malaise ambiant je me disais: ce qui est réjouissant, c’est d’être une centaine, là, tous ensemble à voir et s’interroger ensemble. Parce qu’en vrai, dans les regroupements/manifs/conférences on est entre convaincus. Le féminisme a si peu la parole en public que les discours deviennent tronqués, donc caricaturaux. La médiatisation n’est là que lorsqu’il y a une actualité qui fait vendre (du papier, de l’audimat, de l’émotion). Et ceux (ceux et celles bien sûr) qui se posent pas de question, qui ne s’intéressent pas au sujet et bien… peuvent continuer de ne pas s’y intéresser! Comment l’Histoire et l’actualité de la condition des femmes n’est-elle pas au programme dans toutes les écoles? Comment la cause de l’égalité n’est-elle pas universelle alors qu’elle est gravée me semble-t-il sur tous les frontons de nos édifices publics? Comment peut-on être stigmatisée et tournée en ridicule en demandant à être tous traités à la même enseigne?

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Bon, pardon, je me répète, sans doute que j’ai déjà fait dix articles en écrivant la même chose. Mais j’ai l’impression qu’il n’y a qu’en expliquant, en dénonçant et en radotant qu’on finira par tous se rendre compte de l’importance de ces combats! Alors je sais pas, mais si ça vous parle tout ça, prenez-vos potes/parents/collègues sous le bras et emmenez-les au Rond-Point. Ou si vous ne pouvez pas, envoyez-leur par mail les articles, blogs, analyses ou pétitions qui expliquent, racontent et dénoncent! Il y en a plein des gens formidables qui en parlent bien, intelligemment et avec humour, une fois qu’on guette un peu le sujet! Et forcez-les à lire, vos potes, même s’il y a écrit « féminisme » dans le titre!

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En sortant de la salle du théâtre, mon voisin s’est exclamé « C’est sympa mais un peu caricatural ». Un autre tapait l’épaule de son pote en s’esclaffant « On a pris cher!! ».

L’autre soir, vers 3h du mat, je rentre chez moi en vélo. J’entends deux mecs aborder une fille qui téléphonait en marchant vite. ils lui disent un truc du genre « Mademoiselle, charmante! Tu restes un peu avec nous? » La fille trace sans les regarder. Un des deux mecs lui gueule « C’est con! j’te l’aurais bien mise dans le cul ». 

Oui, consolez-vous, Monsieur: vous voyez, nous aussi, on prend cher, souvent.

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2 réflexions sur “« On a pris cher! »

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