« Je crois qu’ils ont dit: Dégage! « 

Chaque fois que je publie un post ici me vient la même petite certitude angoissante: je n’aurai plus jamais de sujet sur lequel m’enflammer. Comme une évidence. J’ai l’impression de m’être déjà si longuement énervée sur tant de moult domaines et avec tant de digressions… Et tout de même ça m’ennuierait de me répéter…

Parfois je me dis que je pourrais envisager d’avoir une ligne éditoriale. Ca m’aiderait? Ou de me servir de cet espace pour publier d’autres trucs que j’écris – oui parce que vous avez peut-être l’impression que je fous rien? Que nenni. Par exemple je viens de commencer, avec le concours d’une illustratrice géniale (bien que mère de famille) la rédaction… d’une encyclopédie.

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Si on continue sur notre lancée, ça devrait être achevé d’ici 2064, époque à laquelle le livre-papier et les internets auront de toutes façons disparus suite à la grande guerre du pétrole qui nous pend au nez d’ici maxi 30 ans quand les pays de l’OPEP devront bien avouer qu’ils avaient menti sur leurs stocks, ce qui entraînera une mort massive -genre vraiment massive- et probablement qu’après quelques années, l’Amérique, la Chine ou la Corée opteront pour une armistice nucléaire qui ne laissera en vie qu’une poignée d’humains qui, privés d’énergies fossiles -ce que les experts avaient annoncé depuis longtemps mais on se disaient qu’ils dramatisaient- vivront approximativement comme au XIVeme siècle (et tant mieux, c’est le seul espoir que le capitaliste ne détruise pas entièrement la planète).

Ca va, vous?

Bon. J’en étais où? Ah oui: la prochaine fois, je publierai un article encyclopédique illustré sur les huîtres, ce qui devrait remettre les écrits de D’Alembert et Rousseau au niveau qu’ils méritent: celui de textes imbitables conçus spécifiquement pour faire rater les oraux de bac français aux élèves trop sûrs d’eux.

Bienn. Cessons les digressions pour faire plaisir à mon copain Gilou et venons-en aux faits: laissez moi vous raconter ce que j’ai fait de ma première partie de soirée en ce lundi soir pluvieux.

Engrainée par ma collègue encyclopédiste (appelons-la Diderot) je suis allée à une grande conférence sur… la Modernité.  Diderot et moi aimons bien les mots qui ne veulent rien dire. Et surtout les mots qui portent en eux-mêmes un paradoxe: genre « moderne », ce vocable ringard.

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(D’ailleurs j’ai déjà fait un article sémiologique (mais drôle) sur le mot « môderne ». Vous pouvez le relire, ça nous fera une bonne base pour la suite.)

On like aussi les expressions dites « foutage de gueule avec langue de bois pour faire passer la pillulle là où ça fait mal » (« un plan de sauvegarde pour l’emploi » => un plan de licenciement massif. « un mouvement social« => une grève. Etc etc… je ne développe pas, les media se chargent de mettre un exemple chaque jour en première page, ouvrez donc vos mirettes).

Donc, un débat, que dis-je, un colloque! intitulé « Modernité On/Off : Dégager l’horizon » imaginez comme on était excitées?!

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Bon, finalement Diderot me planta (rapport à sa fille qui vomissait, je cite, « comme l’Exorciste ») et c’est seule que j’allais affronter cette soirée de « débat* » « animée* » par un certain Philippe Lemoine, directeur du Forum* d’Action* Modernité* « avec la complicité artistique* de Jean-Michel Ribes ».

(Tiens on va faire un jeu: je vais mettre tous les mots qui ne veulent plus rien dire en rose suivis d’une astérix. Si l’article n’est pas monstrueusement long, on tentera à la fin de les redéfinir).

Alors par où commencer? Bon, déjà, désolée de vous spoiler la soirée, mais je vous annonce qu’il n’y eut évidemment rien de Moderne dans cette soirée. Rien de rien. Ni davantage de débat. Sur une quelconque forme inspirée de la notion antique de  forum: que dalle. Quant à la complicité artistiqueAh si: ce brave Jean-Mich portait une chemise violette. (moderne, n’est-ce pas?)

Folle que j’étais, aveuglée par la présentation ci-dessus, je n’imaginais pas un truc d’extrèmes-gauchistes enflammés, non, mais je croyais quand même entendre des propos un peu originaux, un peu fou-fou, presque régénérants…  Tsss.

Utopiste, va.

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Pour nos amis de province ou pour ceux qui ne sont pas retournés au théâtre depuis que leur prof de 4eme B les avait forcés à se taper une mise en scène outrageuse et poussiéreuse des Fourberies de Scapin*,  il faut peut-être que je situe ce qu’est cette grande institution: le théâtre du Rond-Point:

– un grand théâtre subventionné super subversif (l’année dernière ils ont fait une comédie musicale… sur Sarkozy) dirigé par le mec à qui on doit Palace, Ca c’est palace.
– le lieu de référence des écritures dramatiques contemporaines dans laquelle 9 pièces sur 10 emploient une star de ciné (Samuel Le Bihan y a joué il y a peu dans Festen 2)(ceci n’est pas une blague)(la preuve).
– un lieu de culture* populaire situé sur les Champs-Elysées et où le verre de Chardonnay coûte 8€.
– pour ne pas être taxée de médisance, je me dois d’ajouter qu’environ 25% de la programmation est quand même chouette. (ou sublime comme je l’avais déclaré un soir d’extase).

Mais bon, bref, on sait à quoi on peut s’attendre en allant assister à un débat dans ce temple de la modernité. Tout d’abord il y eut…

I. L’affiche (voir juste au-dessus)

Moderne et audacieuse comme un film avec Samuel Le Bihan: une ville polluée au fond. (pour signifier « l’horizon pas encore dégagé », voyez). Et au premier plan, une chevelure rose, moderne comme un épisode de Lucille Amour et Rock n roll.

Mathias, Tristan, ces emblèmes de la modernité capillaire
Mathias, Tristan, ces emblèmes de la modernité capillaire

Et sous la chevelure rose que voit-on? Tiens donc! Une fille à poil! Moderne et pas du tout racoleur tiens! Cette photo vient d’une série réalisée par un artiste* qui a inventé un concept au titre tout à fait dément: le masturbanisme.
Oui.
Yes.
Si si.

Dépassés l’impressionnisme, l’expressionnisme, le dadaïsme, le pointillisme. Voilà le masturbanisme ou l’art de se toucher devant des buildings.
Passons.

Après ce premier haut-le-coeur, je pu admirer…

II.  Le dispositif scénique

A la fois moderne, populaire et propice au débat: la gigantesque salle du théâtre plongée dans le noir, pour être sûr que
1) Tous les retardataires se tôleront la gueule en entrant et feront donc ensuite profil bas.
2) s’assurer que personne dans la salle ne prendra la parole en muselant les possibles tentations de discuter avec ses voisins.
Et sur scène, les intervenants pontifiants et bien habillés, éclairées de mille feux. Bref, un dispositif bien net pour montrer qu’on n’est pas du même monde, et que certains sont tout de même bien au-dessus des masses en matière d’élargissement de l’horizon.

III. Les intervenants.

Alors, là, c’est fastoche à imaginer: les experts* , en France, sont toujours identiques: ils ont plus de 50 ans. Ils sont blancs. Ils sont CSP+. Ils sont en costard. Et ils sont des hommes. Bref, ils sont comme vous zé moi. Et ils vont donc expliquer en long, en large et dans le sens du poil comment on est tous égaux (surtout eux) et comment on pourrait sauver le monde. Ah non, ça ils ne vont pas le dire. Ils vont répéter avec moult synonymes qu’il FAUT changer le monde. Mais ils ne proposeront jamais le moindre petit début d’idée concrète. Rappelons que le truc qui organisait ça s’appelle  FORUM D’ACTION

IV. Le débat (ah ah)

Donc ensuite tous ces braves messieurs, on disserté de la notion de « dégagisme », c’est-à-dire l’idée de virer le système en place parce qu’on en veut plus, et peu importe par quoi on le remplacera, on verra plus tard, mais il devient urgent de faire place nette. C’était le seul propos vaguement clair et subversif de la soirée.

Mais pour être sûr que la masse ignarde ne prenne pas le discours au pied de la lettre (imaginez le carnage?!) on avait flingué le discours dans l’oeuf: les intervenants « dégagistes » étaient belges. Ouf, rien de sérieux donc.

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Je vais peut-être pas vous faire tous le récit. Contentons-nous d’un TOP TROIS des meilleurs moments de la soirée.

NUMBER 3: Le moment où les 5 quinquagénaires en costards se sont demandés pourquoi les jeunes n’avaient pas foi en l’avenir. (Ai-je signalé que les seuls jeunes à être montés sur la scène dans la soirée sont venus pour faire… du break dance?)

Là, j’ai mis mon écharpe.

NUMBER 2: Le moment où un collectionneur d’Art et mécène (mécène de qui? du théâtre du Rond-Point pardi!) est venu face public dans un beau rond de lumière blanche ambiance Liza Minelli et a déclaré solennellement (je cite de mémoire, mais je vous jure que c’était ses mots):

 » Je viens devant vous en tant que membre de plusieurs minorités. Tout d’abord, ça ne se voit pas comme ça: je suis noir. Noir de coeur. Il y a trois semaines encore, j’étais chez moi en Afrique dénicher des oeuvres d’Art. Et là-bas, l’art est vraiment beaucoup plus coloré que chez nous. Ici, l’Art est trop dépressif. Ce qui m’amène à dévoiler ma deuxième minorité: je fais parti de la minorité des optimistes ».

Là, c’était mon tour d’avoir envie de vomir comme dans l’Exorciste.

J’ai ramassé mon sac.

NUMBER 1 DES MEILLEURS MOMENTS DE LA SOIRÉE DÉBAT « DÉGAGEONS L’HORIZON »: L’intervention de la représentante de… (roulement de tambour) la Fondation TOTAL pour la Jeunesse!

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Mais alors, Jacqueline, expliquez-nous! La Fondation TOTAL reste peu connue du grand public alors que vous êtes pourtant la première et la plus ancienne des fondations d’entreprises!…

Là aussi, ils avaient fait un truc fourbe, les mecs. Casting impeccable: pour représenter publiquement la Fondation Gerbante et Démago des Plus Grosses Enflures de France, ils n’avaient pris un gros quinqua blanc en costard Hugo Boss, non! Ca aurait été tendre le fouet pour se faire battre. Ils avaient choisi une pauvre petite bonne femme chétive comme un moineau, toute intimidée de devoir parler devant une si grande salle (heureusement que le public était caché dans le noir!). Et la pauvre petite pâquerette de répondre:

– Alors en fait, Philippe, hihi, notre objectif, à la Fondation TOTAL, c’est de venir en aide au Jeune*. En effet, LE Jeune n’a pas toujours les moyens de concrétiser ses projets*. Nous sommes là pour ça. Le Jeune veut réussir et sait qu’il doit le faire seul, qu’il doit réussir à s’extraire pour gravir les échelons en s’affranchissant…

Là, une gauchiste dans la salle a hurlé: « DÉGAGE! ». Petits rires et silence gêné sur la scène

Le moineau, apeurée, scrutant l’obscurité: Je n’ai pas entendu. Qu’est-ce qu’elle a dit?

Le belge, à voix basse: Je crois qu’elle a dit « dégage ».

Petits rires méprisants du moineau reprenant contenance: Où en étais-je? Ah oui: le jeune. L’autre jour, j’assistais au concours d’entrée à Science Po et j’ai alors rencontré un jeune. Je lui ai demandé: Qu’est-ce qui te déçoit dans le monde? Que voudrais-tu changer? Et il a eu cette réponse magnifique : « La seule chose qui me déçoit souvent, c’est moi-même. Je voudrais être meilleur ». J’ai trouvé cette réponse si juste, si touchante…

Là un gauchiste (il avait un bouc)(long) a crié: DÉGAGE TOTAL! 3/4 personnes ont fait « ouais ». Et le gauchiste est sorti. Sans faire de bruit. À tâtons.

J’ai mis mon manteau.

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Quand le débat* est arrivé au stade « Vous savez que c’est terrible: 75% de la population est pessimiste quant à l’avenir! » et qu’un autre a contre-argumenté* « Non non! Un sondage affirme que 75% des gens sont heureux au travail », je suis sortie. Quand les débats volent aussi haut, je préfère partir: j’ai peur de me prendre le plafond.

Moralité: je suis toujours motivée sur le papier quand on me propose un débat, une conférence, un colloque. Mais entre la présentation bien faite par les chargés de com’ à la con, entre la vraie discussion constructive et intelligente à laquelle je rêve d’assister et la réalité, ça me fait le même effet que lorsque que je découvre Lucille et Mathias IRL…

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Ah et au fait, peut-être que certains d’entre vous se demandent « Mais pourquoi donc la meuf de chez TOTAL était-elle invitée là? WTF? »

La réponse est aussi simple que merveilleuse: parce que ce débat était organisé pour la sortie d’un livre réalisé par le Forum d’Action pour la Modernité (évidemment en vente à la sortie). Livre dont l’édition a été financée par… la Fondation d’Entreprise TOTAL.

Vous aviez deviné, pas vrai?

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3 réflexions sur “« Je crois qu’ils ont dit: Dégage! « 

  1. @Ed Kèbrok : hahaha

    « Où en étais-je ? Ah oui : le jeune. L’autre jour, j’assistais au concours d’entrée à Science Po et j’ai alors rencontré un jeune. Je lui ai demandé : Qu’est-ce qui te déçoit dans le monde ? Que voudrais-tu changer ? Et il a eu cette réponse magnifique : « La seule chose qui me déçoit souvent, c’est moi-même. Je voudrais être meilleur ». J’ai trouvé cette réponse si juste, si touchante… » => I think I just threw up in my mouth a little bit…

    Sinon j’ai envie de dire « I love you, ces paroles, I love you sont des mots qui volent pour les chanteurs de rock’n’roll ».
    Voilà. C’est tout.
    De rien.

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