« Ton père, il a pas oublié de cocher l’option »

Il y a des lundis où, ayant enfin regagné mon appart (après avoir bossé dans le sud au bord d’une piscine un verre de rosé à la main, contemplant les Alpilles)(plaignez-moi), réveillée par un délicat rayon de soleil et une légère gueule de bois, j’ouvre avec curiosité mon agenda, me demandant ce que me réserve la Vie.

Vais-je avoir enfin quelques heures à moi pour équeuter des pâquerettes, bercée par la grille de programme estivale de France Inter? Vais-je pouvoir m’offrir le luxe de déchiffrer quelques Impromptus de Schubert pour enchanter l’oreille de mon voisinage? Ou bien vais-je emprunter un chemin artistico-philiosphique stimulant pour l’esprit qui me distraira tout en…

LUNDI:

To-do-list de l’urgence:

LIRE TEXTES EN VIEUX FRANÇAIS !!!!!

Fuck.

Huit heures d’Agrippa d’Aubigné plus tard, mes yeux bruslent et n’arrive plus a escrire en symple françois, Dictes moy ou, n’en quel pais, Echo parlant quant buy on maine, Dessus riviere ou sus estan, Qui beauté ot trop plus qu’humaine, Mais ou sont les neiges d’antan?

Et je suis toujours en pyjama. Y a des lundi comme ça.

Image du Blog tititendresse.centerblog.net

Donc, comme d’hab, chers 2,5 lecteurs, je ne sais pas quel bout prendre le début de cet article. Je pourrais vous raconter comme j’ai passé mon anniversaire, puisque j’ai compris que vos esprits sadiques aimaient le récit de mes Grands Moments de Solitude.

Et j’avoue, comme j’ai passé la dernière journée de mon année avec une perruque et un micro de standardiste de pub pour la lessive (quelqu’un voit ce que c’est, cette pub ou pas du tout?) sous la bruine entre les tours du Haut-Montreuil, y aurait moyen de faire un article désopilant. Mais j’envisage de ralentir un peu sur l’auto-humiliation, maintenant que j’ai 19 ans. Donc, non, je ne raconterai ni comment je me suis retrouvée en culotte devant 200 personnes au pied d’un ex-champion olympique mega sexy-truc-de-ouf ni comment j’ai entendu le silence résonner quand j’ai fait une blague sur le Mossad à un groupe de pratiquants du Krav-Maga.

vendee.self.defense.Kravmaga.kravmaga



Si certains d’entre vous vivaient jusqu’ici le genre d’existence heureuse qui permet de ne PAS connaître le krav-maga, vous serez désolés d’apprendre que les techniques de combat de l’armée israélienne (initialement inventées par un lutteur slovaque juif voulant aider sa communauté à se défendre contre la montée du fascisme dans les années 30) sont aujourd’hui considérées comme un « sport ».

Un sport officiel puisque l’auto-proclamée   » extraordinaire synthèse de l’auto-défense et du combat, adaptée du terrain militaire et civil » a une Fédération Européenne (la FEKM)(non, aucun lien avec NKM) et que même on peut passer des ceintures de couleurs et des dans, comme dans un art martial sympa.

Sauf que dans le Krav-Maga, quand on veut dire, ok pouce, t’as gagné, arrête, on ne se contente pas de donner une petite tape au sol. Ce qui serait franchement trop chochotte. Non, ici, le coup final, c’est un énorme coup de pied à deux centimètres de la gueule de son pote qui se tord au sol, bloqué par une double clé-de bras et les genoux à l’envers (j’imagine que dans la version originale Mossad, ça se passe avec des Rangers au pied et qu’on vise la tête).

Jeunes parents, si vous aussi vous souhaitez le meilleur pour l’avenir de votre progéniture et notamment qu’il puisse tuer à mains nues, soyez heureux d’apprendre que le Krav-Maga se pratique à partir… de 7 ans. Comme le Cluedo.

Je vous laisse la liberté d’interpréter tout cela pour en faire une parabole ouvrant à une réflexion plus vaste sur l’état actuel de la société.

bisounours-tueurs

Tout ça pour dire que j’ai fini ma 29eme année avec de dangereux types trapus armés de battes et de faux couteaux (sachant que de base, j’ai toujours trouvé les mecs trapus un peu angoissants), que j’ai commencé la suivante seule au cinéma en chialant devant un documentaire sur les secrets de famille (Stories we tell  que ceci dit je recommande chaudement) et que je n’ai même pas eu de gâteau d’anniversaire parce qu’au moment du dessert, les copines avec qui j’étais au resto se sont exclamé « Oh zut, bientôt minuit! On est dimanche! Le dernier métro! « , alors on est sortie et on s’est vite séparées: deux sont rentrées à pied. Une en scoot’. La dernière en taxi.

C’est dans ces brefs instants d’absurdité que je sens un rire narquois dans le fond de mon cerveau et une main qui me tapote l’épaule : toc toc, retourne-toi My Fair Lady! Regarde-moi! Je suis ton Moment de Solitude. Ne fais pas semblant de ne pas me remarquer. Je sais que tu sais que je suis là.

Le Moment de Solitude n’a donc pas grand chose à voir avec le nombre de gens alentour. Il n’a rien à voir avec la Solitude elle-même. On peut être solitaire de nature sans Moment de Solitude. Ou peut être seul-e et aller très bien, et ne subir aucun manque, ni conscient ni inconscient. On peut être le mieux du monde dans ses pompes. Ce n’est pas la question. Le Moment de Solitude, c’est l’univers autour qui t’isole dans une posture, une situation, une combinaison d’éléments tellement absurdes/ inattendus/étranges – tellement WTF pour parler en bon français- que tu te retrouves face à une solitude métaphysique, presque existentialiste. Le Moment de Solitude qui te tapote l’épaule n’est pas la Peur de la Solitude.

D’ailleurs ils ne se ressemblent pas du tout: la PS est une vielle femme (mal) refaite entourée de chat qui te griffe avec une french-manucure.

1-joan-van-ark

Alors que le MS c’est plutôt une sorte de Jean-Paul Sartre décalé (genre Jean-Paul Sartre en robe-pull moutarde) te fixant d’un oeil complice.

Le Grand Moment de Solitude nécessite du recul ET de la solitude. Il demande de s’extraire, de dézoomer pour faire un plan panoramique sur l’entièreté de la situation.  S’abstraire de soi. Ne trouver aucun regard complice. Te voilà seul-e face à l’absurdité de l’existence.

sartre

Donc, par extension, est-ce parce que je suis spécialement intelligente, particulièrement lucide, ai-je une vision du monde plus panoramique que le reste de mes concitoyens et que c’est pour cela que j’en vis si souvent, des putain de Grands Moments de Solitude ?

Ou bien -et là j’avance à tâtons dans ma réflexion- est-ce juste que les autres ne s’étalent pas dans le récit de leur loose? Cela a-t-il un rapport avec ce fameux « mystère », ce truc charmant et ineffable qu’on devrait préserver, dixit les magazines féminins? Ce truc impalpable qui donne envie de creuser pour « résoudre » l’énigme que représente l’Autre? (Waouh, je viens d’écrire une amorce d’épisode de Sex and the City).

Moi je suis trop débile ou trop honnête ou trop une bonne pote alors non seulement je passe mon temps à vivre ces moments de loose, je les multiplie, mais en plus je les partage et les enregistre (d’abord c’était mentalement, mais depuis quelques temps, dans mes plus beaux moments de désolation, c’est vrai, je fais des video. Une minute, plan panoramique, zéro commentaire. La loose à son état le plus pur. C’est beau, je vous jure: quand le décors à l’arrière-plan se trouve être un quartier branchouille de la rive droite, on croirait un teaser de Christophe Honoré).

Donc c’est ça le truc? c’est juste que les autres ferment leur gueule et les ravale, ces moments là? Pour rater mystérieux, dignes et beaux, on ne les avoue que sur VDM ou d’autres plate-formes, planqués derrière un pseudo ? (Ouais, bon, ici aussi, certes j’ai un pseudo)(mais c’est pas pareil: pour la liberté de dire du mal de mes employeurs)(dans le cas où j’aurais un jour un employeur) mais croyez-moi que dans la vie je raconte à visage découvert ces trucs parfaitement humiliants que j’écris ici.

squelette-anatomie-bisounours

Limite c’est pire à l’oral, puisque je m’humilie en même temps en faisant des imitations. Et que raconter un GMS pour faire rigoler, c’est déjà un acte un peu maso, mais quand en plus on se prend un bide en le racontant, alors là, on atteint de hautes sphères d’ironie. Ca devient de la loose cosmique. Pour peu qu’on ait le talent de se re-humilier en raconter un truc humiliant-mais-drôle-hein?-hein?-ah-non?-bon devant un mec, pensant que ça pouvait marcher, comme dans Mary à tout prix quoi, genre la meuf qui se la joue pas et qui assume et qui est relax avec du sperme dans les cheveux, mais c’est pour ça que tout le monde la kiff et- non mais sérieux? Comment Hollywood peut-il nous faire gober des conneries pareilles?

Ou alors, c’est peut-être un truc narcissique et prétentieux? Se mettre au coeur du sujet de discussion mais se rabaisser pour faire passer la pilule?

Bon, de toutes façons, quelques soient les causes, ma géniale nouvelle bonne résolution va probablement régler tout ça: j’ai décidé de fermer ma gueule.

Ca m’est venu l’autre soir vers 2 heures du mat’, quand mon pote m’a gentiment annoncé qu’il allait se coucher. Ca m’a frustré parce qu’on avait une super discussion et qu’il faisait encore bon dehors et qu’il y avait la bouteille de rosé à terminer et puis surtout, on papotait, c’était sympa: je lui avais raconté (avec force imitation) toute l’historique de ma relation avec mon père, puis j’avais parlé de mon frère, de ma soeur, de ma grand-mère, de notre ancienne maison de vacances, du jour où je m’étais perdue en vélo à 8 ou 9 ans à l’Ile d’Yeu et que j’ai du demander à l’épicier… (là il m’a interrompu: je lui avais déjà raconté), et de fil en aiguille, j’avais exposé ma théorie sur le lien entre mythologie grecque et psychanalyse, puis re-imité mon père,et j’étais en train de réaliser qu’en fait j’avais vachement tendance à juger les gens d’après leur serviette, c’est vrai quoi, les gens qui te prêtent une serviette toute rêche et élimée quand tu dors chez eux, c’est quand même… Et là, il est parti se coucher.

oh-my-god

Je crois que je parle trop.

La prochaine fois, on dézoomera pour avoir une vision plus panoramique et moins narcissique de ma situation: on parlera de vos TOC.

Publicités

2 réflexions sur “« Ton père, il a pas oublié de cocher l’option »

  1. Arrivé par hasard sur ce blog en cliquant sur le lien posté par un mec qui veut vraiment pas que les intermittents meurent, j’ai aimé ta façon ( je me permet le tutoiement, désolé) d’écrire et de voir les choses, et je me disais que j’aurais bien aimé être l’auteur de ce post « il faudrait faire la grève du monde ». J’en ai pas le talent, et pas l’envie, et comme j’étais là et que c’était pas encore l’heure de Julie Lescaut, j’ai lu une bonne dizaine de tes articles. J’ai passé un moment agréable, j’ai parfois souri et même ri! Je commente jamais rien d’habitude et il m’en coûte d’ écrire ici. Enfin bon, c’était le minimum, juste pour dire merci et bravo. Par contre là, ça va commencer, ( Julie Lescaut) je lirai le reste plus tard.

    1. Ah ah! Bienvenue, Pex, tu m’as bien fait rire merci ! Ok du coup je ferai gaffe à la poster des trucs vers 20h50 en semaine… (mais ça passe genre sur TNT ça non?!)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s