« Le problème, c’est l’ego »

(Faire un article de blog sur l’ego, est-ce déjà en soi un paradoxe insoluble?)

Alors 4 mois sans écrire ici. Je suis un peu rouillée. Je suis pas sûre de savoir encore faire. Mais ce post étant une tentative (paradoxale donc) d’écrire contre l’envie de succès, sans doute qu’un échec sera en fait une réussite. Ca risque d’être encore plus confus que d’habitude, vraiment, je comprendrais que vous ne cliquiez pas pour lire la suite. Je dis non à l’efficacité. Non à la bonne blague. Non au productivisme de l’argumentaire bien construit. A la place je dis oui au tâtonnement, aux ratures qui s’assument . Oui à l’humilité en somme. Non au jugement, aux affirmations. tiens d’ailleurs je vais peut-être ne plus mettre que des points d’interrogations? C’est que je me suis engagée sur une route inconnue et fort broussailleuse et tout à fait à contre-courant de l’époque: la mystérieuse voie de la destruction de l’ego.

WTF?

Toi, cette pauvre écrivante narcissique qui donnes ton avis sur n’importe quoi avec l’arrogance d’un Finkelkraut alors que t’es même pas à l’Académie Française?!

Ca c’était avant. Après, je suis partie en Inde. (et à Hénin-Beaumont, mais c’est une autre histoire).

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Rassurez-vous je ne vais pas vous raconter mes vacances. « Alors c’était comment?  » si vous voulez voir, tapez dans Google images « Varanasi, Chitrakut, Orchaa, Amritsar, Allahabad, poubelles géantes » et en gros, vous aurez l’aperçu visuel de mes mois de février-mars.

Mais « pourquoi l’Inde ? * » est, en revanche, une meilleure question. En tout cas c’est celle que je me suis posée à moi-même (j’étais seule, donc je ne pouvais me poser les questions qu’à moi-même) durant presque un mois. Pourquoi, diable, suis-je venue en Inde. Pourquoi? Pourquoooiii?

Bon, faut savoir qu’il y a quelques années j’étais déjà partie seule en Inde plusieurs mois durant. Oui, j’avais effectué ce fameux voyage initiatique qu’on se doit de faire vers 20 ans pour envoyer ch*er ses parents/ se remettre en question dans sa sale petite vie de bourge parisienne/se créer des souvenirs qui fourniront des anecdotes désopilante pour tenir un auditoire la décennie suivante  / comprendre le sens de la vie dans des fringues qui déteignent au lavage / se faire peur avant de se lancer dans la terrifiante « vie d’adulte » (= trouver un moyen pas trop humiliant de gagner le SMIC).

Et puis en janvier j’ai réalisé que ce fameux voyage qui avait tant fait vaciller mon existence (= réaliser que le sarouel violet n’est pas flatteur et acquérir cette patience admirable qu’ont les peuples qui croient à la réincarnation pour s’en resservir les jours de grèves sur la ligne 13), ce fameux voyage donc, datait d’il y a tout de même 9 ans!

Damned!

J’ai eu bon recompter sur mes doigts, me frotter les yeux et pleurer un peu sur mon grand âge, je me suis rendue à l’évidence: je vais avoir 30 ans dans quelques mois. Et ce fameux voyage de casse-cou solitaire qui me vaut, aux yeux de mes amis (casaniers), une réputation de Stéphane Tesson, que dis-je : de Mc Gyver des Batignolles, n’est plus qu’un souvenir empoussiéreux, que j’ai magnifié avec les années. Et mon stock de bonnes anecdotes commencent à puer la naphtaline!

Sauf que l’idée de le refaire la même chose aujourd’hui me fait parfaitement flipper. Me terrorise. Me bloque net. (ah l’insouciante de mes 20 ans? Non, paraît qu’en fait j’étais aussi terrorisée à l’époque, mais ça, mon cerveau l’a occulté!)

Et que j’ai plein de raisons très valables de NE PAS partir en Inde: d’abord j’y suis déjà allée (un peu comme on se débarrasse du permis de conduire la semaine de ses 18 ans). Et puis, j’ai pas eu de vacances depuis 2 ans, j’ai donc mérité d’aller dans un endroit sympa et reposant. En plus, je n’ai ni envie ni besoin d’un grand voyage introspectif vu que je suis un exemple de maturité, de douceur, de confiance, de sagesse, de bien-être, de calme, de… ouais, enfin, bon, je vais pas si mal que je doive m’infliger… enfin, bon, bref, j’ai pas envie d’aller en Inde!  fu*k you, l’Inde, qui oblige à chaque coin de rue à se prendre des claques, à ouvrir les yeux, fu*k un pays où chaque micro action demande un effort surhumain (prendre un billet de train! trouver le bon bus! traverser une rue!), fu*k un pays aussi inégalitaire entre les sexes et entre les classes… non non! J’ai 1 mois 1/2 de libre, je veux aller dans les Pouilles boire du Chianti, en Andalousie boire du Sangre de toro, ou même juste en Provence boire du rosé… Fu*k un pays où y a même pas de vin!

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Et donc, un matin déprimé de janvier, j’ai cliqué, vidé mon compte d’argent que je n’avais pas, et me suis retrouvée avec un aller-retour pour Delhi, départ dans 10 jours.

Ont suivi 9 jours à bosser comme une débile pour faire tout ce qui était censé occuper mes mois de février-mars, une crise de larme chez pôle emploi, 32 allers-retours au bureau des visas (succursale de préparation psychologique au voyage), quelques mails éplorés enjoués mensongers à des amis (« coucou! hi hi! je pars en Inde! Youhou! Si par hasard quelqu’un à des contacts ou des bons plans, n’hésitez pas, ah ah ah !« )(je ne pouvais pas leur écrire: « SOS, je ne veux pas y aller, j’ai peeeuuurrr, écrivez-moi pour me dire Adieu et que vous m’aimez histoire que ma vie ait eu un sens! », certains de mes amis étant du genre anxieux), et soudain, voilà, j’étais dans une chambre sans fenêtre à Connaught Place à écouter le bruit de la circulation des rickshaws de Delhi avec cette question lancinante en tête: pourquoi suis-je là?

En fait, ce n’était pas vraiment une question vague à moi-même (ni aux cafards, mes seuls compagnons de chambrée), mais bien une interrogation précise (quoique mystique, certes) attendant réponse,  posée ouvertement à cette entité puissante: l’Inde.

Oui. Je parle à l’Inde (et je vous emmerde). (Non, je ne parle pas à tous les pays, hein. Je n’ai rien à demander au Lichtenstein par exemple. Je ne demande pas l’avis du Honduras quand j’ai un doute chez le fromager, je n’adresse même pas la parole à l’Espagne, et pourtant je pourrais, si si, lo pudiera pero no lo hago)

En fait, il n’y a qu’à l’Inde que je parle. Parce que je pense que ce pays a un pouvoir (outre celui de transformer n’importe quelle connasse occidentale en figurante de Mama mia – ça c’est surtout le superpouvoir de la Thaïlande).  L’Inde est capable de lire dans votre âme ce dont vous avez vraiment  besoin, ce dont vous ignoriez vous-même avoir besoin (et non pas: ce dont vous croyez avoir besoin)(ça c’est le superpouvoir de H&M).

L’Inde te chope,  te secoue, te retourne, t’engueule comme ni ta mère ni ta banquière n’oserait le faire, te fait valdinguer dans tous les sens jusqu’à ce que tu aies assez la gerbe pour ne plus réfléchir, elle t’enfonce avec ses 12 bras, son milliard d’habitants et ses millions de vaches boiteuses, elle te met à l’épreuve, t’épuise, t’épuise encore un peu plus et quand enfin tu te mets à vraiment pleurer -pas à chouiner comme une enfant gâtée qui a mal aux pieds parce qu’on lui avait pas dit que la rando c’était dans la nature et que ses sandales Vanessa Bruno lui font mal, non- quand tu en es à pleurer profondément, à pleurer sans savoir pourquoi ni vouloir le savoir, quand tu en es à vomir tout ce qui s’était coincé dans ta gorge au fil des mois et que tu n’avais jamais remarqué, alors c’est Mother India, douce et rassurante, qui te tient les cheveux.

Et le lendemain, ça y est.  Tu as renoncé à voir de beaux monuments. Tu n’as aucune idée du jour, tu sais juste à quelle heure le soleil se couche. Tu ne vois plus un « pays-continent » mais une suite de mini-endroits. Tu ne te demandes plus si l’herbe est plus verte ailleurs. Tu ne remarques plus si on te remarque. Tu n’as plus peur, ni d’ici, ni de là-bas, ni des inconnus, ni des connus, ni de ce qui t’attend, ni de ce qu’on attend de toi, ni du temps qui passe, encore moins du temps qu’il fait. Ni des dangers de la vie. Ni même des cadeaux de la vie. Ni de la fatigue. Ni de ton ombre. Te voilà prêt-e à vraiment voyager en Inde.

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Sauf que, pas de bol, à ce stade, en général, tu as déjà effectué les 9/10eme de ton voyage.

Et en rentrant, pour tout raconter, il va falloir réarranger la réalité. Occulter une large partie de la vérité vraie, histoire d’apporter du rêve à ceux qui ont passé leur février dans les couloirs de la Défense (« oh les couleurs du Taj Mahal au lever du soleil!.. »), s’étaler sur les détails qui font plaisir à l’interlocuteur (« j’ai acheté ce bracelet à une vieille d’âme dans un village de l’Uttar Pradesh le jour du pèlerinage... »), fignoler les anecdotes pittoresques (« … et là, toutes les femmes du village se réunissent autour des vaches et le baba…« ), mettre du suspense, du terrible parfois, du dépaysement en tout cas (« alors que je marchais en pleine nuit entre les bûchers crématoires, j’entends une meute de chien hurlant sur l’autre rive du Gange… »)…

Bref, en rentrant, il faut raconter l’Inde, tel qu’on veut tous l’entendre racontée. Avec assez de sari et de masala pour qu’on en ait pour son argent, et une pincée de misère, de choc, de sordide, assez pour que l’image du pays reste intacte. La « fascinante terre de contrastes » comme dit le Routard…

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Et l’ego dans tout ça vous demandez-vous?

Ben oui, donc tout ça pour dire, que l’Inde tellement maligne qu’elle sait mieux que n’importe quel psy/amant/chocolatier ce qu’il nous faut dans le fond, quelles sont nos questions tabous et nos hésitations, que donc m’avait-elle réservé?

Elle aurait pu me suggérer de changer d’orientation professionnelle pour me lancer dans l’artisanat de papier mâché? Elle aurait pu me faire comprendre que le sens de ma vie serait dans le volontariat avec les lépreux (ah non ça c’était mon voyage de 2005. Mais ça c’était terminé en stage intensif de Uno avec des ado bad-boys tamouls)? Elle aurait pu me montrer que j’étais faite pour être la femme au foyer souriante d’un businessman de Bangalore ? (LôL ! Naaaaan!) Elle aurait pu me laisser seule face à moi-même à maudire les groupes de touristes et me rendre parfaitement misanthrope? Elle aurait pu m’apporter un bon lot de confiance en moi, fière de réussir en fait bien plus aisément que la 1ere fois à me débrouiller et m’adapter à la perte de repères? Ah oui. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. L’Inde a méthodiquement détruit toute la (mauvaise) confiance et les (ridicules) certitudes que je pouvais avoir. Et oui, sans doute, c’est pile ça qu’il me fallait.

– « L’ego c’est tout le problème. C’est tout le mal. Il faut le détruire. Il n’y a pas de bon ego ». 

J’ai rencontré un italien berlinois qui pratique le bouddhisme japonais. Un matin où je lui listais mes névroses intérieures, lui, avec une infinie lenteur et un calme enviable, il a mis ce gros, cet énorme mot sur le tapis: ego.

Je me suis dit qu’il avait raison, sans doute, mais que quand même, je ne comprenais pas trop trop ce que ça voulait dire, en quoi ça consistait.

– Ok, mais comment je fais pour détruire l’ego, dis, Raffaele, toi qui es si sage (et qui tiens à bar à vin bio dans le quartier le plus cool de Berlin)?

(il faut toujours écouter attentivement les conseils d’un propriétaire de bar à vin, ces gens là sont des sages)

Et puis c’est quoi exactement l’ego? Ca veut dire la frime? Ca veut dire le narcissisme? L’egocentrisme? Ca veut dire qu’il faut  être généreux? Moi, je donne par prélèvements automatiques à quatre ONG: ça compte? Et puis, quand même, j’essaye d’être quelqu’un de bien, tu sais. je me prends un peu beaucoup la tête sur mes choix parce que tu vois, c’est compliqué, comment savoir ce qui est bon, et puis quand même ça fait peur, et puis, et puis…

Et puis Raffaele ne m’a pas répondu, ça aurait été trop simple. A la place on s’est baladé le long du Gange entre les bûchers crématoires, le soleil avait disparu et sur l’autre rive on entendait des meutes de chien qui hurlaient à en briser l’obscurité et autour des barques chargées de cendres, des nuées d’oiseaux…

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Les mots ont trotté les jours suivants, les jours suivants, les jours suivants… Parmi les moines bouddhistes à Bodhgaya, et puis parmi les reflets éclatants du temple d’or d’Amritsar, et puis dans les ruelles poussières, et puis en fermant ma gueule, en buvant du thé…

Et puis je suis rentrée à Paris et en 24h je suis passée de là-bas, du coeur de l’incroyable communauté sikh où chacun travaille bénévolement pour s’aider mutuellement et où on pose le front au sol pour toujours se rappeler ce qu’est l’humilité, à ici:  une terrasse ensoleillée du Marais, rue des Francs-Bourgeois… (le nom ne m’avait jamais tant tapé dans l’oeil)…

Ego. Damned.

On est tout de même sacrément encombrés de nous-mêmes hein?

Mais c’est peut-être pas une histoire de faute, d’inaptitude ou d’échec individuel si on est tous aussi paumé…

————————————-

* En fait, pour dire complètement la vérité, juste avant de prendre mon billet d’avion, j’ai laissé à la Vie 24 heures pour me faire un signe. Une journée pour qu’elle me dise si partir à Varanasi là maintenant était une idée moisie qui allait entrainer ma perte, ou pas. Et la Vie a choisi de me faire, non pas un mais deux signes:

Le premier en la personne d’une copine férue de numérologie qui m’a démontré que j’étais dans l’année idéale pour aller me galérer dans les sacs plastiques gras voyager seule et ainsi clôturer mon cycle de 9 ans dans une énergie régénérante.

Le second signe me fut donné par l’intermédiaire d’un film avec Ben Stiller qui, à un moment atterrit dans l’Himalaya et après il va vachement mieux dans sa vie pourrie. Eh oui, comme quoi, la Vie planque ses messages là où on ne l’attend pas, et elle peut être aussi mainstream qu’un pigiste de Télérama…

 

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2 réflexions sur “« Le problème, c’est l’ego »

  1. Hmmm, les trois petits points suspensifs de la fin…
    Ce commentaire ne va pas être très constructif, mais: je crois que cet espace est mon préféré de tous les internets. (et je ne dis pas ça pour faire rappliquer ton ego)

  2. Je te connais pas, je viens juste de lire ton coming out d’intermittente, que je trouve formidable, mais ce texte là sur l’inde, il dépote… Tu écris vraiment très bien… je comprends que tu sois lue dans des comités de lecture de grands théâtres… Bon je m’abonne à ton blog

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