« Alors, tu te sens toujours aussi imposteur? »

Chers (trois)  lecteurs,

Je reconnais que ça fait un temps certain que je ne vous ai pas éclairé sur les drames du monde contemporain et les turpitudes de ma propre existence. Je m’en excuse mais voilà: j’ai rencontré l’homme idéal, nous avons eu des jumeaux qui enchantent chaque seconde de mon quotidien. Et puis j’ai signé un CDI dans une entreprise juste et solidaire où je suis payée 20% de plus que tous mes collègues hommes juste parce que j’ai des gros seins. Alors bon, j’ai bien entendu vaguement de loin (depuis mon jacuzzi) qu’il y avait, de ci de là quelques menus détails pas tout à fait roses pour le reste de l’humanité – (= John m’a raconté, en me resservant un verre de Bourgogne Alligoté l’autre soir, des histoires d’attentats ou que-sais-je comment on nomme tout ce marasme « Come on darling please! (John est californien) I’m so tired- Je n’ai pas la force d’écouter cela! Et franchement: qu’est-ce que ça peut bien me foutre? »)

Bon sérieusement pas d’inquiétude: ma vie professionnelle est toujours un vaste WTF. Ma vie sentimentale un distrayant chaos. Et je n’ai même plus d’appart. On a tout ce qui faut pour faire des articles d’autodérision à gogo et l’actualité a le bon goût de nous offrir d’inépuisables sujets de colères. A l’instant même j’entends « 3 millions et demi de chômeurs. Manuel Valls déclare qu’il sera difficile de créer des emplois tant que la France n’aura pas une croissance de 1,5%. »

Face à tant de bêtise, je tiens à dédier cet article aux êtres faibles, merveilleux, poétiques, mais qui n’ont malheureusement aucun accès aux mass-media pour se faire connaître, j’ai nommé: les dragons de mer.

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Voilà pour la beauté.

Bon, ça fait tellement longtemps, j’hésite. Je pourrais vous narrer mon deuxième voyage de l’année en Inde. Son système de caste, ses décharges géantes, ses statues millénaires, ses cheese nans. Sauf que, ayant l’art du timing, je suis rentrée à Paris très précisément le 8 janvier au soir. Le voyage s’étant instantanément dissout dans l’horreur, je ne peux donc rien vous en dire. Aucun souvenir. Je crois qu’il a fait plutôt beau.

Je pourrais vous narrer quelques amusantes soirées culturo-mondaines auxquelles je me suis retrouvée par hasard mêlée et qui m’ont offert les occasions d’un florilège de gaffes à la hauteur de ma réputation (« Ah mais oui vous êtes cet auteur connu! Je lisais vos chroniques quand j’avais 8 ans! j’adorais »
– Non, c’est un homonyme. Moi je suis romancier. j’ai reçu le prix Machin la semaine dernière et je suis en couverture d’un hebdomadaire chic cette semaine ».
– Ah? Et vous avez jamais écrit de chroniques? C’est dommage. J’aime bien votre homonyme. Il n’écrit plus? »)

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Je pourrais même vous raconter que j’ai du répondre à des interviews, mais épargnons-nous ces moments pénibles pour tout le monde (« Ah oui, j’avais travaillé longtemps sur ce texte! C’était au moment où je faisais une psychanalyse. je n’ai jamais su si j’étais en dépression à cause du texte ou à cause du psy ah ah! Ah. Hum. Passons. » Un don pour l’auto-humiliation on vous dit).

Je pourrais vous raconter mes séances en maison de retraite dans un patelin du Pas-de-Calais très principalement célèbre pour sa rutilante centrale nucléaire vétuste et survolée par les drones. Et les gens vraiment beaux qui m’y ont raconté leurs vies. (pas d’ironie ici). Mais ça ferait un post genre émouvant. Et souhaitons-nous nous infliger de l’émotion entre un crash d’Airbus et une video de lolchat? N’est-ce pas.

A la place je vais vous parler de ma copine Cécile.
Cécile est formidable. Je ne vais même pas mettre des tartines d’adjectif: imaginez quelqu’un de vraiment formidable… Voilà elle est comme ça. (avec en prime un look de performeuse berlinoise). Et tout à l’heure, tout en déplaçant les meubles de son appart / négociant avec SFR par téléphone / me faisant écouter un album sur le tuning qu’elle a composé rapidos / sélectionnant lequel de ses dessins elle ferait agrandir pour projeter à Beaubourg / cherchant un covoiturage pour aller à St-Etienne en urgence (oui, Cécile est le genre de fille qui peut, comme ça, partir en urgence à St-Etienne. On admire), en même temps donc elle me confie: « je stress tellement de me planter. peut-être en fait je vais refuser de le faire. (= un truc de boulot en or pour lequel elle a été appelée, elle et personne d’autre) Je ne me sens tellement pas LÉGITIME. »

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Bim! Voilà le mot lancé. Bah ça alors, lui répondis-je.
Voilà t-y pas que pas plus tard que cette nuit, dans un moment terriblement glamour que je passais seule en jogging à écouter Alain Badiou et un représentant de Syriza débattre des bâtons dans les roues mis par la BCE dans la bonne volonté de Tsipras, je me suis dit: je devrais écrire sur la légitimité. (oui, parfois, au coeur de la nuit, je me susurre à moi-même des choses comme ça) (en début de soirée, j’avais regardé un docu sur Edward Snowden pour me mettre en jambes. j’étais chaude déjà).

Et à peine Cécile repartie, voilà que Sophie m’appelle. Sophie aussi est une meuf super. (visualisez une meuf super… Voilà, elle est comme ça. Et en plus elle parle couramment russe). Sophie est effondrée parce qu’elle vient de passer deux jours à rédiger une note d’intention pour un spectacle, et que donc, puisque c’est elle qui l’a fait et qu’elle y a mis toute son intelligence et son âme (slave), eh bien, évidemment, c’est absolument merdique. « je suis désolée de t’embêter avec ça. Mais c’est juste que j’ai tellement pas confiance. je me sens tellement pas à la hauteur! ». Elle me lit ce qu’elle a écrit. Et c’est super.

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Sauras-tu retrouver, dans les photos qui suivent, qui est le haut fonctionnaire d’Etat et qui le vendeur d’après-rasage?

D’autre part, certains d’entre ont sans doute remarqué, mais il se trouve que Radio France est en grève depuis une semaine.
(Ne fuyez pas devant tant de digressions mes petits chats, je vous jure, on va retomber sur nos pieds).
C’est très douloureux pour moi la vie sans Radio France. Je vis greffée à France Inter en continu de façon limite névrotique.  Ca me sert de réveil et d’horloge toute la matinée, les matins où je dors, je laisse la radio quand même et Service Public se mélange à mes rêves. France Inter m’abreuve souvent en sujets de colère. Quand Nagui arrive à 11h05 je passe sur France Culture en rageant qu’une telle ineptie abîme ma station, je reviens pour les Carnets de campagne, je recase les questions du Jeu des mille euros à mes collègues dans l’aprem, le soir j’enrage contre Pascale Clark et je la fais taire avec un podcast de la Tête au carré. En cas d’insomnie, je me fais bercer par Sur les épaules de Darwin, et je m’en veux de m’endormir alors que Jean-Claude Amesein m’explique un truc fascinant sur les abeilles et je me promets de le réécouter le lendemain. Bref, la grève de radio France, ça me laisse totalement pantoise, dépourvue quand la buse fut venue.

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Indice: j’ai la peau sensible mais des arguments en béton

Hier je décide donc de sérieusement chercher à comprendre les raisons de la grève.

Par définition, quand j’entends ‘grève’ je suis d’office solidaire. Je ne connais pas d’histoires de salariés ayant sabordé leur propre travail juste pour le fun. J’ai pu constater en discutant dans le passé avec des cheminots, en participant aux luttes des précaires et intermittents, en voyant ma mère prof sacrifier des jours de salaire qui lui étaient pourtant précieux, qu’il faut être sacrément acculés et que c’est la rage et souvent la peur dans l’âme qu’on en vient à choisir la grève reconductible. Et combien chaque soir c’est tendu et flippé qu’on vote en AG pour savoir si on continue le lendemain. J’ai pu constater aussi comme les vraies raisons des grèves sont souvent mal traitées et raccourcies dans les médias. Comme tout est survolé pour faire passer les grévistes pour des emmerdeurs (ou ‘des preneurs d’otages’, quand il s’agit de conducteurs de métro hautement terroristes ou d’agents du personnel d’aéroport sans aucun scrupule).

Donc, j’ai écouté en intégral l’Assemblée générale qui s’est déroulé vendredi dernier. 600 employés grévistes venus discuter avec leur PDG, Matthieu Galet. Eh ben j’ai mieux compris et ce matin, j’étais presque contente de ne pas entendre Patrick Cohen et de savoir qu’ils gardaient tous le courage d’être en lutte. En lutte contre quoi donc?

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« je pense qu’un bon rasoir est un rasoir jetable »

Contre le mépris et l’absurdité. Une fois de plus. Le chantier de la maison de la radio, c’est un peu Notre-Dame-des-Landes sur les berges de Seine. Du bon gros projet coûteux et crétin. Du bon plan social justifié en mensonge et en langue de bois, de l’austérité menant chez Pôle Emploi des salariés encore pas assez précaires, le tout servi par une novlangue entrepreneuriale pleine de trémolo. ‘moderniser’, ‘croissance’, ‘identité de marque’, ‘compétitivité’… toujours la même. La peur des chinois ou des qataris qui vont nous manger, alors que voulez-vous ma bonne dame, on est bien obligés de virer nos femmes/hommes de ménage pour embaucher des boîtes d’intérim, sinon nos actionnaires (ici, en l’occurrence, l’Etat… no comment…) ne nous feront pas confiance, et comme déjà c’est la criiiise et qu’on est pauvres et qu’on va tous mourir… non vraiment, si on vire c’est pour votre bien, ne soyez donc pas si égoïstes. Si on choisit d’engloutir l’argent dans des travaux pharaoniques (une Arche gigantesque, c’est bien ce qu’il manquait à Radio France je me le disais encore l’autre jour, pas vous ?), c’est pas parce qu’on a une petite queue , un beau-frère qui a gagné le marché des travaux  parce qu’on sait faire preuve de bon sens, celui des vraies priorités. Genre un nouveau bureau pour le PDG à 100 000 €. 

Et donc, je l’écoutais, ce Matthieu Galet et je me disais: bah lui, vraiment, il a pas l’air d’avoir de problème de légitimité.
Il est là à même pas 40 ans, avec sa belle gueule à vendre des rasoirs jetables. En face, il a 600 salariés désespérés et en colère, qui parlent avec leurs tripes oui, mais surtout avec de sacrés arguments, des gens qui bossent là depuis 20 ans parfois,  qui connaissent le sujet, qui ont des propositions et demandent des réponses. Et il surfe avec sa novlangue pleine de mots vides, il essaye de les retourner avec des phrases insidieuses (‘j’entends votre émotion’ = ‘tu ne réfléchis pas l’ami. Tu es pauvre et ne peux donc parler qu’avec ton coeur. C’est mignon. Mais financièrement, c’est peanuts’). Sauf que pas de bol, il a en face des gens plus malins que ce qu’il croit et qui ne se déboulonnent pas (je vous conseille d’écouter l’AG vraiment, c’est un documents en or!). Qui le prennent à son propre jeu. Alors, toutes les 3 minutes, il les menace de partir parce que déjà, il leur à fait une fleur de daigner leur adresser la parole (‘nous aussi M. Galet, on a accepté de venir vous parler‘), donc au moins, ils pourraient être gentils et calmes pour l’accueillir au lieu de tous parler en même temps nanmézutàlafin ! (les pauvres, ça respecte rien)

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Et en écoutant tout ça, je pensais à Emmanuel Macron (« file mon esprit, ô torrent indompté » comme on dit à l’ENA).

Je n’ai pas écrit sur la loi Macron parce que j’étais vraiment sous l’eau le mois dernier, mais pourtant peu de choses m’ont fait autant réagir dernièrement. Ce truc insensé passé dans l’indifférence quasi-générale. Dans le brouillard des media qui répétaient ‘la loi sur le travail le dimanche’ et des micro-trottoirs plein d’inepties pour dire ‘oui/non’, et passer ainsi à l’as les cent autres points de la loi. La mort des prud’hommes. Le tout pouvoir des patrons. Le sabordage d’un siècle d’acquis sociaux. Le pur Tatchérisme. Ah non, pardon, maintenant on s’appelle ça ‘la flexi-compétitivité’. C’est moderne et cool comme mot: y a un ‘x’. Ca fait djeuns.

Il a pas l’air de sentir trop illégitime, lui non plus, hein? Il a l’air bien dans ses pompes croco de faire passer ces lois-là et de jouer le rôle du ministre de l’économie socialiste? Et de faire valider la loi avec un petit coup (d’Etat) de 49-3, ben ouais, pourquoi en débattre?… Tranquilou pilou, pourquoi? y a un soucis?

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Et moi je suis tétanisée de devoir répondre à trois questions en public parce que: qui suis-je pour oser parler? Et à chaque table ronde, chaque truc un peu institutionnel, chaque rendez-vous, je me demande combien de temps va tenir la mascarade. Combien de secondes avant que mon interlocuteur ne s’écrie: Non mais s’il vous plaît, qui a fait venir cette enfant de 8 ans 1/2 qui n’a rien d’intelligent à dire sur aucun sujet?!
Et Sophie ne peut pas signer une note d’intention de peur que ce soit nul? Et Cécile préfèrerait abandonner par crainte de faire une connerie? Et on n’est pas du genre petites nanas timorées en absolu, je vous assure.

Alors c’est quoi le problème? C’est quoi cette société complètement crétine où des technocrates peuvent diriger en toute impunité des pays, l’Europe entière, des entreprises publiques, des ministères, ruiner les citoyens / électeurs / employés par milliers, par millions, en se trouvant parfaitement légitimes dans leur folie furieuse?
Pendant que le reste du monde, tous ceux qui ne sortent pas de la bonne école de commerce d’élite, pas du bon milieu social, du bon quartier, du bon sérail d’héritier, tout ceux qui n’ont pas le bon âge, pas la peau suffisamment blanche, tout ceux qui ne sont pas des hommes et QUI NE RESSEMBLENT PAS À DES FOUTU MANNEQUINS DE PUBS POUR LES RASOIRS JETABLES ne sont pas légitimes à s’exprimer?

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Mais je vais vous dire: en vrai, je n’en veux pas de leur légitimité. Et même: je revendique mon illégitimité. Que les imposteurs prennent les rennes. Ceux qui doutent, qui avouent, qui balbutient. Ceux qui ont appris la vie au contact des différences des autres. Ceux qui n’ont pas des réponses toutes faites à des problèmes complexes. Ceux qui emploient des mots qui existent et sans en masquer le sens. Alors on pourra commencer tous ensemble à nommer les problèmes et donc à les résoudre.

 

 

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10 réflexions sur “« Alors, tu te sens toujours aussi imposteur? »

  1. MERCI aussi. Juste parce que je trouve ça encore plus beau ainsi (comme si toute ton émotion allait droit vers le Père Noël)(il faudra bien qu’il intervienne pour nous sauver de ce caca qu’on crée): « Que les imposteurs prennent les rennes. » Prenons les rennes allégrement.

    1. C’est tout à fait ce que je voulait dire, merci d’avoir compris. Rennes, caribous, orignaux: les armes indispensables à une insurrection joyeuse (et écolo).

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