‘Notre petite marge de liberté’

Bon, j’ai senti que je vous avais laissé un peu dubitatifs avec le dernier post. Est-ce mon romantisme soudain qui vous a déstabilisé? Trop de bons sentiments? Trop de Jennifer Aniston et pas assez d’ignobles énarques pendus par les pieds dans leurs chaussures à gland et crucifiés d’acerbes flèches anti-capitalistes ? Je vous ai COMPRIS.

Je tente moi aussi d’ailleurs d’analyser pourquoi Athènes m’a fait cet effet. En vérité, j’aurais aussi pu rentrer déconfite. Tous ces récits entendus, ces récits personnels, pas des trucs dans les journaux, non, des gens devant toi, qui te montrent les photos de ce qu’ils ont perdu et t’explique le comment par A+B avec une évidence qui donne des frissons. L’implacable logique d’une logique que j’ai beau comprendre dans les mots, certes, mais que je continue de refuser. Le cynisme et l’amoralité, non, fondamentalement on ne peut (veut) pas se convaincre que c’est ça qui dirige le monde et qui gagne. Gagnera. Je ne veut pas me résoudre à l’absence de justice et de bon sens.

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Mais Athènes aurait pu me calmer. Un petit croche-patte pendant que je me baladais le nez au vent sur ma route en arc-en-ciel et bim MAIS TU VAS CHIALER SUR L’ÉTAT DU MONDE OUI ? 10 MILLIONS DE RÉFUGIÉS SYRIENS ET LES GARDES-FRONTIÈRES LEUR TIRENT DESSUS ET POUTINE EST ENTRÉ EN GUERRE POUR MASSACRER LES CIVILS ET AIDER ASSAD ET PERSONNE DIT RIEN ET 2700 PERSONNES SE FONT VIRER DE CHEZ AIRFRANCE APRÈS AVOIR ACCEPTÉ TOUS LES PLANS D’AUSTÉRITÉ DÉBILES ET LES MEDIA NE COUVRENT L’AFFAIRE QUE POUR PLEURER SUR LA CHEMISE DU RESPONSABLE DE CE CARNAGE ET ON ARRÊTE LES DANGEREUX COUPABLES CHEZ EUX À 6H DU MAT’ ET TOUS LES JOURNAUX EN PARLENT PENDANT QUE LES DIRIGEANTS DES RÉPUBLICAINS CONTINUENT EUX DE NE PAS ÊTRE ARRÊTÉS ET LEUR PARTI S’APPELLENT LES ‘RÉPUBLICAINS’ ET LES AUTRES S’APPELLENT ENCORE SOCIALISTES AH AH ET ON RAPPELLE LES STATS DE L’EXTRÈME-DROITE POUR LES PROCHAINES ÉLECTIONS ET LE NOMBRE DE CHÔMEURS QUI ÉTAIENT LA PRIORITÉ DU GOUVERNEMENT BEN OUI D’AILLEURS LE GOUVERNEMENT A CRÉÉ 200 POSTES CHEZ POLE EMPLOI POUR INSPECTER LES CHÔMEURS ET D’AILLEURS TU EN FAIS PARTIE MA PETITE NON MAIS TU VAS CHIALER ET PRENDRE DU PROZAC OUI OU MERDE ?!

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C’est vrai. Pourquoi n’ai-je pas sombré?  Ca fait un mois que ça me taraude.Je discute avec des gens qui font les mêmes analyses que moi sur l’état des choses. Ils finissent tous par s’excuser d’être d’un pessimisme sans faille. Suis-je folle à lier?

J’en suis venue à cette conclusion: parler avec des gens conscients, même pessimistes, mais conscients, ben, ça me fait du bien. Plus je comprends, plus je vois comme l’horrible est horrible, mais plus, en même temps, je suis en capacité de comprendre. Je ne vois plus une montagne flippante et lointaine, enfin, si, mais je peux commencer d’entrevoir ses structures, ses racines, son fonctionnement. J’ai l’impression que j’ai passé tant d’années à ne rien voir du monde, préservée dans mon gentil monde de classe-moyenne-intello-parisienne-de-gauche-éclairée- moderniste-sympa, que maintenant je me dope à comprendre pour de vrai. Et c’est accablant, bien sûr, c’est vachement plus trash le monde en technicolor que dans sa version gentiment manichéenne.

Il y a quelques années, j’ai découvert le féminisme et la domination masculine, je me suis mise à voir le monde entier à travers ce prisme-là, aïe. Gros picotement dans les yeux. Pleurer son innocence passée. Et puis une fois qu’on a commencé à comprendre, bon bah, y a plus qu’à se mettre au turbin, ça fait un gros combat quotidien dans sa besace.

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Après je me suis intéressée aux guerres.Pour ne plus juste entendre des nombres de morts et des noms de villes et des raccourcis de raisons apparemment logiques qu’on ne comprend pas, mais on laisse passer parce que c’est un pays que – c’est genre en Afrique ça?
Bonjour Mister Chomsky. J’ai refait tout mon planisphère mental et revu toute l’histoire du monde tel que mes profs d’Histoire-Géo me l’avaient délicatement inculquée, à moi qui était une impeccable élève docile (enfin, non, pas docile, exagérons pas, mais sacrément scolaire, oui)(héritage familial, pure reproduction sociale).

Après la diplomatie mondiale, je me suis penchée sur les questions corollaires aux guerres : les énergies fossiles -leurs pillages-, quelques sujets légers genre pétrole et nucléaire. A la même période, j’ai généralisé aux multinationales de l’agro-alimentaire.Aux traités trans-atlantiques, trans-pacifiques, trans-ta-mère. Et puis ça m’a menée aux néocolonialisme économique. Et de fil en aiguille: la lutte des classes.

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Je ne vous cache pas que j’ai parfois des moments un peu dark du coup. Mais dans l’ensemble, je crois que le fait de parvenir à comprendre, de lire / parler / découvrir des gens brillants, des hommes et des femmes qui ont pensé, décortiqué, analysé ces systèmes gigantesques, parfois inconscients, souvent secrets, des décennies d’intelligence humaine, et d’avoir accès à cela, eh bien, ça me galvanise plutôt que de me plomber.

Bon, ça ne m’empêche pas parfois des rechutes. Par exemple hier, dimanche, la nuit qui tombe à 17h12, dans une chambre mansardée et humide, avec une légère migraine de gueule de bois, conséquence d’une soirée sinistre comme le milieu culturel parisien sait parfois en concocter en réunissant des gens qui semblent aussi mal ensemble qu’avec eux-mêmes et du vin blanc amer, hier, oui, j’étais merdique. Après avoir dormi autant que possible et tenté de transformer ma sinistrose en colère revigorante en écoutant le Masque et la Plume, j’envisageais des solutions radicales genre descendre boire seule dans le quartier fashion-de-la-mort où je loge ce mois-ci ou commander des Sushi fusion papaye/encornet de Nouvelle-Zélande au barrista japonais en bas ET FUCK LE BILAN CARBONE ON EST DIMANCHE ET IL FAIT NUIT À 17H PUTAIN.

Finalement, je décidais, pour me sortir de là, de miser sur Pierre Bourdieu.

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Il y a quelques semaines, j’avais découvert ce docu de Pierre Carles sur le passage de Bourdieu à Arrêts sur Images.

Bourdieu, qui ne venait environ jamais à la télé, avait accepté l’invitation de Schneidermann à décortiquer quelques images, pour démontrer les systèmes d’intimidation mis en place dans les émissions de la petite lucarne, vois-tu. Bourdieu montrait par exemple une séquence d’interview d’un leader syndical par Jean-Marie Cavada, et comment Cavada coupait non-stop la parole à son invité sans lui laisser exposer son discours (discours du leader syndical qui allait, vous l’imaginez, à l’encontre de la doxa en vigueur).
Bourdieu tente d’analyser ça, l’impossibilité d’un discours alternatif dans les media de masse et la violence du système, devant Cavada, qui lui coupe la parole toutes les 10 secondes (mais avec une déférence onctueuse, parce que bon, c’est Bourdieu, pas n’importe quel sale gauchiste illettré).
Bref, je vous résume le truc, mais Bourdieu avait été très agacé par l’émission, qui était la preuve même de ce qu’il tentait d’expliquer, si vous avez compris quelque chose à mon explication. Donc en tant que Bourdieu, il avait écrit un article à ce propos dans le Monde Diplo. Puis un petit bouquin. Le tout avait eu pas mal d’écho. Schneiderman, ulcéré, avait tenté d’inviter Bourdieu à une nouvelle émission, en proposant de changer les modalités de l’émission même, pourquoi pas. Et Bourdieu avait répondu: et bien voyez avec Pierre Carles si on arrive à tomber d’accord.
Cà c’est le point de départ du film, qui s’intitule Enfin pris.  Après ça devient un docu sur l’art du retournement de veste, de la compromission, et la droitisation des gens de gauche, notamment dans les médias. Voire un docu sur Schneiderman lui-même. Et notre société en général quoi.
Pierre Carles est assez spécialisé sur ce genre de questions et il est assez marrant (enfin dans une ambiance rire jaune, vous vous doutez), vous pouvez aisément commencer par Les Nouveaux chiens de garde pour ceux qui ne l’ont pas vu, puis vous faire une petite nuit blanche avec lui.

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Mais hier, j’étais à un stade plus critique, je me suis donc prescrit la haute dose, les 2h30 de Bourdieu pur jus: La sociologie est un sport de combat. Bon, je vais pas faire l’affront de résumer ça. Vous avez le lien.

Que vous ayez lu, pas lu, tenté de lire, que vous ayez peur de la socio ou des sciences, peu importe. C’est lumineux. Foncez! (Le film est entièrement dispo en ligne. Qu’internet ne serve pas qu’à héberger des photos de Candy et des clips de Francis Lalanne quoi). Ca parle de tout de ce qui nous agite aujourd’hui, individuellement et collectivement, ça parle d’économie et pas que. De politique et pas que. De citoyenneté et pas que. De lutte des classes aussi et de domination bien sûr. De nos relations les uns avec les autres aussi. D’amour. De l’absence de fatalité. De comprendre les causes pour modifier les états de faits. Ca parle de comment on devient un des plus grands sociologues du monde. Comment on vit en étant une sorte de statue du commandeur. Et comment à la fois, on reste un type humble et en questionnement, à l’écoute, avec le trac parfois et les yeux qui rient.

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Et à un moment, Bourdieu est interrogé par une journaliste espagnole.
Comment fait-on pour être heureux ? Vous pouvez me parler du bonheur?
Non, en tant que sociologue, je ne peux pas vraiment répondre à ça.
Et en tant personne Pierre Bourdieu ? Vous pouvez ?
Il sourit, il hésite, il cherche, il pèse ses mots.
 » Je dirais… C’est … Faire le tout petit peu qu’on peut… pour changer les choses… On a tous une petite marge de liberté… Que chacun fasse ce tout petit peu… pour échapper aux lois, aux nécessités, au déterminisme ».

 

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Ce matin, j’allais mieux et histoire de faire un truc tout petit pour échapper aux nécessités et aux lois, j’ai écrit à notre inénarrable Ministre de la Culture, une longue lettre pour apporter mon soutien au théâtre de l’Aquarium. (ce que je vous invite à faire aussi, clic clic! )

Et puis je me suis dit que, tiens, y avait peut-être 3 personnes ici qui n’avaient jamais entendu Pierre Bourdieu parler et que c’était un bon outil à mettre dans sa besace pour les combats à venir.

Si vous avez d’autres idées de petits machins, je suis preneuse. Histoire, je sais pas, qu’à nous tous on forme un petit machin un tout petit peu moins petit et un peu plus sympa que chacun de son côté.

 

 

 

 

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4 réflexions sur “‘Notre petite marge de liberté’

  1. J’ai vu une minuscule coquille dans ce bon texte, merci, merci de l’avoir écrit !!! : « aux néocolonialisme économique », qui m’a fait penser à mille choses, mais sa conclusion à une citation de Brecht qu’on convoque dans tous les sens :
    Wer kämpft, kann verlieren. Wer nicht kämpft, hat schon verloren.
    Souvent par une traduction militante du genre : Celui qui ne combat pas participe à la défaite .
    Ce qui, de fil en aiguille, m’a fait penser à une phrase de la pièce Cairn jouée au théâtre de la Commune : « Que les vivants essayent là où les morts ont échoué ». Du plus joyeux, mais si vrai !
    Bref, action(s) !

  2. Je t’avais lue, frappée comme souvent par ce que tes mots arrivaient à faire germer. Et puis finalement repli dans le silence et pas de commentaire.

    Je reviens, un peu minablement, pour le détail qui est que dans ta phrase « Bourdieu tente d’analyser ça, l’impossibilité d’un discours alternatif dans les media de masse et la violence du système, devant Cavada, qui lui coupe la parole toutes les 10 secondes  » Cavada devrait être remplacé par Schneidermann (et si ça se trouve je me goure total et ait foiré ma compréhension de texte).

    J’espère revenir encore avec du plus constructif.Et faire usage jour après jour de ma petite marge de liberté. Pour l’instant elle s’exerce dans ma consommation. Plus rien qui vienne d’un magasin de fringues conventionnel. Je ne veux pas de ça, de cette invraisemblable étalage de glamour qui suffoque l’autre bout de notre monde commun.

    Mais ça ne suffit pas, il faut lire et percer à jour les autres manières de l’exercer. Pour voir sous le discours, et à travers.

    1. Non, c’est bien Cavada que je disais. Je me réexplique: Bourdieu, dans l’émission de Schneiderman, décortique une séquence où Cavada maltraite (par son comportement) un leader syndical, et Cavada est présent sur le plateau d’Arrêt sur images. Avec Bourdieu donc. Comme pour avoir la possibilité de se défendre (voire: de se remettre en question, soyons fous!). Mais Cavada reproduit le même système rhétorique et oppressant de ne pas laisser parler son interlocuteur. A savoir, ce brave Bourdieu.
      Schneidermann est là aussi, mais dans mon souvenir, il se contente d’aimablement… ne rien faire.

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