‘J’ai vu les infos! Ca va???’

Paris, 61 mars 2016

Pour changer, et pardon de vous le dire de but en blanc: je suis paumée.
J’ai l’impression d’avancer depuis des semaines comme sur un caoutchouc étiré au max sur le point de péter à tous moments. S’arrêter ou boire du déca ne change pas la situation : l’élastique est tout autour de moi. D’ailleurs il ne dépend pas de moi, n’est pas de mon fait, moi je ne suis qu’un grain de poussière sans pouvoir particulier ni impact quelconque. (Sauf que je ne peux voir le monde qu’à travers mes yeux et que c’est moi qui ai le mot de passe de ce blog, hééééé ouais).

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Ce soir, je décide de transgresser à la fois les modes sociales (sortir le samedi, c’est so employé du tertiaire en CDI de toutes façons!) ET les luttes sociales : je ne passerai pas à Répu.
A la place, je m’offre, disons, le temps de l’occasion de tenter de chercher à commencer à envisager le comment de la possibilité de faire un point dans l’inextricable de moi-même.
(Le tout sans alcool et avec du jus de pomme équitable)(punk is not dead)

Or n’ayant plus de psy depuis une scène de rupture si grandiose qu’elle aurait justifié à elle seule d’en reprendre pour 10 ans, permettez que je délocalise ici.

Que je me vautre sur un divan et chausse des lunettes viennoises.

Voilà.

Je crois que je souffre de schizophrénie de l’époque docteure.
J’aurais du commencer à écriture il y a un mois. J’aurais du tenir le journal de bord. Maintenant il y a trop de choses, comme si on avait mélangé les 1000 pièces de 100 puzzles dans ma tête et j’ai beau les retourner dans tous les sens, les toucher du doigt, je vois comme elles sont concrètes et bien découpées, mais par où commencer ?

Je crois que je souffre de schizophrénie de moi-même aussi. Je crois que j’ai surestimé ma capacité d’adaptation. J’ai cru qu’on pouvait être de tous les combats. De toutes les colères. De tous les amours. De tous les projets. De toutes les envies. J’ai cru que j’étais un caméléon et que changer de peaux et de couleurs étaient un automatisme qui ne prenait aucune énergie particulière. Suffit de taper le code-référence et puis HOP. Je fais le job que vous attendez de moi. J’ai le vocabulaire adéquat. Je fais des blagues ou pas. J’ai des convictions à défendre ou je noie mon vin à grandes eaux. Et puis après suffit de rentrer chez soi, de se rebrancher, à ses proches, au quotidien, à son essence, quelle que soit sa nature, et ça se fait tout seul, on le sent lorsqu’on y est : au centre, pas vrai ?

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Ben non.
Peut-être parce que je n’ai plus de chez-moi. Peut-être parce que trouver le centre en gigotant tout le temps ça finit par bousculer quelque chose ? Comme les cristaux dans l’oreille qui une fois déplacés te filent le vertige et une vague nausée ? La force motrice est assez forte pour que tu continues d’avancer -de l’extérieur d’ailleurs tu tiens droite- mais à l’intérieur ça tangue et bien qu’il soit trouble, ce n’est pas la faute du jus de pommes.

Sur quoi s’appuyer ?
Qu’est-ce qui tient assez solide pour permettre de souffler un instant, le temps de se remettre le cerveau en place, le temps que mes cervicales me laissent un peu de marge de manœuvre, le temps que mes yeux arrêtent de piquer ?

Depuis des semaines je crois j’ai le pied droit foulé. Ca doit vouloir dire quelque chose mais quoi? (encore le pied gauche on aurait compris le symbole… Mais le droit? j’en avais jamais escompté autre chose que  des croche-pieds ou le vote de lois sur le secret des affaires de toutes façons). Et je n’ai plus de voix non plus, comme si ma trachée s’était réduite à la largeur d’une paille mâchouillée.

Sur quoi tu trouves à t’appuyer toi dis moi ?
Pas à oublier / à t’étourdir / à te distraire / à te camoufler.

J’aurais du commencer à écrire le 34 mars.
Ce dimanche là je suis repassée par Paris et la Nuit Debout avait trois jours. Pas au courant de l’AG, je suis rentrée chez moi plus tard, et comme 80.000 personnes en même temps, j’ai découvert ce qui se passait en live (et l’existence de Périscope). 1000 personnes là pour être là. Là pour parler.

J’avais vu Ruffin et Fakir lancer cet appel « le 31 mars après la manif, on ne rentre pas chez nous ». Je me suis dit : formidable. Je me suis dit : qu’ils sont merveilleux et drôles eux (ça faisait déjà 10 jours que je harcelais mon entourage avec Merci Patron !) et comme ils ont raison ! Rentrer seul.e chez soi après une bonne manif, c’est tout de même une forme ultime de l’esseulement. (ça et la Picardie).

Mais, coincée à Amiens avec des contorsionnistes, (et ceci n’est pas une métaphore), j’ai loupé les premières Nuits Debout. Alors qu’une poignée d’inconnus entamaient la refonte du monde à 10 minutes de chez moi, je me faisais livrer du japonais picard dans un sentiment mêlant frémissement, envie et culpabilité de ne pas y être (+ une légère déception quant au format de découpe des tranches de saumon, mais bon).

Le 36 mars, j’étais à Toulouse, et commençait l’occupation du Capitole. C’était pas le Grand Soir et de loin on aurait pu croire que c’était n’importe quel groupe d’étudiants en sciences humaines buvant des 8-6.

Bon, j’y suis passée. Mais avec trop d’autres choses en même temps dans ma tête pour y être vraiment.

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Je suis partie pour Bordeaux. La Nuit Debout commençait aussi là-bas. Je suis restée à boire du bon vin sur la terrasse de ma sœur. C’était coolos. Si ce n’est que la culpabilité me faisait imaginer des factions maoistes en embuscade dans l’escalier.

J’aurais du écrire à ce moment là.

Autour du 39 mars, plus d’excuse : j’ai renoncé à être ne serait-ce que vaguement pro / à respecter mes deadlines / et j’ai fait passer mon art de la procrastination sur le compte des AG. Je me suis mise à fixer mes rendez-vous directement à République. A y ramener ma mère (elle s’est même assise PAR TERRE et dans ses yeux on voyait que pour elle c’était un peu comme faire un doigt d’honneur à ses ancêtres) et mes potes à enfants (pour qu’ils agitent leurs petites mimines dans les votes, hi hi, lolilol la Nuit Kawaï !)

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Ca m’a tellement galvanisée des jours-là. D’abord en me confirmant que je n’étais pas folle à lier de porter mille combats à la fois en sentant qu’ils étaient quelque part, tous reliés. Et même tous les facettes d’un même objet. Les milles têtes d’une même hydre. Peut-être ce n’est même pas une histoire de faire converger les luttes, mais de comprendre que c’est une seule et même ?

Une place remplie d’envies, d’espoirs, d’idées et de propositions. Une forme à inventer… Je n’ai pas envie de décrire. J’imagine que si vous me lisez, vous y êtes passé.e.s. non ?
Alors vous avez vu, que c’était beau et fleuri, et bordélique et respectueux. De toutes les mixités et de toutes les initiatives, tout à inventer (une copine, pourtant maligne et engagée en général, après 20 minutes à Répu est partie en m’envoyant ce sms: ‘Oui ben cette Nuit Debout: y aurait des choses à en redire‘)(preuve que je suis parfois adulte: je n’ai pas répondu)

Au fil des Nuits Debout, j’ai appris plein de trucs techniques, sur les graines, l’anonymat numérique, la Constitution, les frontières ou la communication non-violente. J’ai écouté des ras-le-bol et des poèmes de St Exupéry, hérissant les poils. J’ai eu des fous-rires et des agacements. Entendu des affirmations que je n’ai pas comprises,  J’ai crié ‘Libérez la sono’ quand les flics l’ont ‘kidnappée’ allant à l’encontre de l’autorisation préfectorale. Puis j’ai crié ‘Libérez la bouffe’ quand les flics ont piqué des marmites du dîner. J’ai compris à ce moment là que le préfet de Paris était comme un petit frère hyper chiant qui te pique la télécommande au moment de ton feuilleton, espérant que tu t’énerves pour aller te dénoncer à tes parents et que tu te fasses engueuler.
‘ON EST PACIFIQUES / MAIS FAUT PAS / ABUSER’
a-t-on répondu, quand ils se sont mis à renverser dans le caniveau des litres de soupe chaude. (et ça n’avait pas encore ce nom génial: #marmitegate)

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J’ai entendu une fille proposer un apéro chez Valls. J’ai vu les flics bloquer pendant 3/4h une foule qui rigolait. Une partie du groupe chantait La Marseillaise. D’autres répondaient par l’Internationale. Les derniers braillaient Libéréeeee Délivréeee. Et c’était bon enfant et sans danger.

Au moment de laisser partir, les flics décidèrent tout de même de gazer tout le monde, histoire de dire.
Sur le chemin du retour, ça éternuait le nez plein de poivre, en se disant déjà que c’était la routine.
Deux/trois mecs ont balancé des objets contondants dans les vitres d’agences bancaires.
Etrangement, les 22 camions de flics qui cherchaient à tout prix la colère des manifestants n’ont pas bougé d’un cil. Je sais pas mais je trouve ça étonnant…

8483_1651368018450713_513714712134701226_nLes journaux ont poussé des cris d’ocrais le lendemain ‘DES CASSEURS / DES CASSEURS OUH LA LA !’. Des vandales. Des anar. Des bêtes violentes sans pensée ne voulant que le désastre et la haine, prêts à réduire en cendres la grandeur de la République en s’attaquant à son fleuron : le mobilier urbain JCDecaux !

Evidemment il était impossible de penser qu’il y ait la moindre conscience politique dans le fait de s’attaquer à une agence bancaire. Encore moins le jour même où sortent les Panama Papers. Et puis certainement pas quand l’UE vote tranquillou une loi sur le secret des affaires. Ni quand on négocie la refonte de l’UNEDIC selon les ordres – pardon : les propositions- du MEDEF qui exige de faire 400 Millions d’économie sur le dos des chômeurs.
Mais pas touche aux Abribus hein, faut pas déconner.

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« On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la Flicaille et du Lexomil ». Lordon a le sens de la formule.

Toute la semaine du 45 mars, j’avais le sentiment que c’était là le centre. Là qu’enfin il se passait quelque chose. Et chaque moment au loin me filait un goût de culpabilité au fond de la bouche (Tu crois que Rosa Luxembourg elle allait se faire des planches mixtes et des bouteilles de Chablis le soir après le boulot, connasse ?). A chaque fois qu’il se passait un petit quelque chose de spécialement beau (ou spécialement injuste), revenait ce sentiment de raté de l’époque de mon adolescence, cette impression que les trucs cool où il faudrait être se passaient ailleurs, en dehors de moi. (Je croyais avoir résolu cette névrose-là y a quelques années pourtant)(Oui docteure, mardi prochain à la même heure, merci.)

Je veux dire: quelque part existe où on a le bon goût de huer Finkelkraut par exemple! Quoi de plus plaisant ?! J’ai hoché la tête avec admiration quand on me l’a raconté.

Et le lendemain ?
Le lendemain, la (grande) classe politique et la presse-tellement-engagée-enragée, se gaussait de cette preuve éclatante que Nuit Debout était un mouvement opprimant, limite fascisant! Un lieu de pensée unique totalement intolérant!

Ne pas tolérer l’intolérance est-il un signe de tolérance ?
Vous avez deux heures.

Ni les centaines d’heures de discussion démocratiques et les propositions en découlant ni les abus des forces de l’ordre n’étaient des sujets dignes d’intérêt médiatique. Pas sexy tout ça. Pas assez net. Mais que des citoyens refusent d’écouter un académicien islamophobe qui possède sa tribune hebdomadaire sur une chaîne de radio appartenant au témoin de mariage de l’ancien président de la République, ça, ça touche au coeur le journaliste engagé !  Ce déni d’humanité! Ce pur cas d’oppression mes amis! Faisons confiance aux journaux télé pour ne jamais se faire attendre à porter la parole des vraies victimes…

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Et puis est arrivée la première d’une de mes pièces dans une grande institution théâtrale parisienne. (C’est le moment où tu passes de théorie sur des sujets de société à te manger ta réalité sociale en pleine gueule).

J’ai changé de chaussures et je me suis coiffée pour ne pas ressembler à une dangereuse zadiste sans scrupule et avec une robe bien repassée je suis me suis plantée là, comme une nouille, un verre de blanc à la main. (puis deux, puis 12).

A l’issue de la représentation, j’ai écouté deux spécimens de journalistes m’expliquer aimablement la vie. Ma vie. Sans me laisser répondre. A quoi bon ? Ils avaient tout vu, tout compris. Il n’avait pas comme toi / moi / la majorité de la populace, un point de vue sur une œuvre, subjectif et discutable. Non : eux ils savent. Leur avis est loi.

Et moi pauv’meuf de 30 ans, j’avais le privilège de les écouter me dévoiler les réponses à des mystères ancestraux : c’est quoi le théâtre (C’est pas ça). C’est quoi la littérature (certainement pas ça). Comment apprendre à écrire (Allez voir tel spectacle, ça vous fera du bien). Et puis c’est quoi un vrai sujet d’ailleurs (On s’en fout : mettez des chansons dans le spectacle, les gens aiment les chansons).
Ils m’ont tapoté l’épaule / touché les cheveux avec condescendance / ils avaient environ 352 dents chacun et me les présentaient toutes à la fois pour s’assurer que je ne risquais pas d’émettre la moindre réponse à leurs assénassions.
Et puis ils sont repartis en calèche vers leurs mansardes de l’avenue Montaigne.

Noyée au fond de la bouteille de Chardonnay, je me suis dit que c’était un peu ironique, parce que je croyais que ma pièce elle parlait vaguement de ça. De lutte des classes, de luttes des sexes et de lutte des générations. Des rapports de pouvoir et de domination, notamment par la parole et par l’argent.
Mais je ne suis qu’une pauvre meuf de 30 piges un peu blonde. J’ai donc du m’inventer de toutes pièces l’existence de ces sujets-là.

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Vers deux heures et la tête qui tourne, je suis rentrée chez moi en vélo, en passant par République. Une centaine d’anarchistes demeurés la cervelle vide ne parlaient de probablement rien toujours en cercle, s’écoutant les uns les autres avec respect et agitant les mains. Les flics s’étaient rapprochés et formaient une ligne compacte à quelques mètres d’eux.

Deux jours après, des camarades intermittents ont entamé l’occupation de l’Odéon -Théâtre de l’Europe.
Sur le toit, c’est assez joli, a été installé il y a quelques temps par la direction des néons formant la phrase : THE WORLD IS YOURS.
On n’en demande pas tant mais c’est une belle promesse.
On est arrivés, 400 peut-être, calmes et de bonne humeur. Sous la pluie et dans le froid mais contents. Les occupants nous attendaient sur le luxueux balcon et on s’est tous applaudis.

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« Ce qui est bien avec la France, m’a soufflé D., c’est qu’il y a tellement de monuments pompeux que dès qu’on en occupe un, on a l’impression de s’attaquer au palais du roi !

– Oui. Et comme la plupart des petits directeurs de lieux se comportent en monarques absolus… »

Ainsi donc, quelques centaines de professionnels du monde du spectacle demandaient à tenir une Assemblée générale sur leurs conditions de travail dans un théâtre public, national, et officiellement appelé ‘de l’Europe’.

Accueillis à coup de lacrymo sans la moindre raison, violemment poussés et foutus au sol alors qu’on avait les mains levées et pas le moindre geste d’agressivité, encerclés de partout par des mecs surarmés, nous ne nous sommes pas énervés. Nous avons blagué, scandé et chanté. Que La rue est à nous, que Paris lève-toi, que Police partout justice nulle part.
Quand ils nous ont à nouveau poivré la gueule sans raison, on a entonné la Javanaise, dans un chœur si juste et si doux que ça faisait des frissons et au moment du Déserteur, on se regardait avec nos yeux rougis et on se souriait avec toute la conviction du monde.
Re-lacrymo. Re-enfermement. Re-chanson. Trois jours de suite. Avec de la pluie et des slogans et un couscous apporté par la commission cantine de la Nuit Debout.

Le 2eme jour en rentrant j’ai retranscrit ce petit dialogue, vécu là-bas:

« – Bonsoir. Vous êtes Nuit Debout ?
– Ben il est 22h. Je suis debout sur une place. Vous en pensez quoi ?
– Je veux dire : vous êtes le mouvement Nuit Debout ?
– A moi toute seule certainement pas.
– Mais vous en faites partie ?
– Ca m’arrive.
– Bon (elle s’éponge le front). Je peux vous poser quelques questions ?
– Techniquement c’est déjà votre 4e là.
– Nan mais sur ce qui se passe ici.
– L’occupation du théâtre de l’Odéon ?
– La Nuit Debout.
– Le fait que les flics nous gazent sans raison depuis 3 h ?
– La Nuit Debout.
– L’honteuse lettre de cadrage du MEDEF et notre revendication de refonte de l’UNEDIC ?
– La Nuit Debout.
– La liste des propositions chiffrées faites par la CIP pour une réforme juste et équitable des annexes 8 et 10 depuis 10 ans et pourquoi le gouvernement s’acharne contre les chômeurs et les précaires ?
– La Nuit Debout.
(temps)
– Vous travaillez pour quelle chaîne ?
– BFM TV.
(temps)
– Nan je ne souhaite pas répondre à vos questions.
– LA JOURNALISTE (comme si elle venait de se prendre un uppercut dans les côtes) : Oh ?! Et je peux vous demander pourquoi ?
– Vous êtes sérieuse là ?
– OUI !!!
– Euh… rapport à votre traitement utilitariste et partisan de l’info et votre vision du monde en général ?
– C’EST-À-DIRE ?
– Relisez la discussion qu’on vient d’avoir madame.
– ???
– …

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Et puis les flics ont délogé tous ces gauchistes écervelés sans ménagement, parce que ça va bien d’empêcher les honnêtes gens d’aller s’emmerder devant un solo d’Huppert.

Puis vint la manif de jeudi.

Je passe et me retrouve bloquée dès le départ par des lignes de flics ayant quadrillé tous le quartier de la gare de Lyon et empêchant la manif d’avancer, ce qui est illégal là aussi, bien sûr. Les manifestants restent calmes et attendent. Trois dames à côté de moi chantent bouches fermées El pueblo Unido.
Chair de poule et yeux rougis: les leitmotivs de ma semaine.

Quelques heures après, message inquiet de ma sœur voulant s’assurer que j’allais bien parce que le journal de France 2 expliquait qu’il y avait des heurts et des casseurs en marge de la manif.
A l’instant où j’écris ces mots, les infos de France Inter me disent ça aussi : ces violents jets de projectiles à Nuit Debout sur des flics innocents et des gardes à vue bien méritées (ils le disent pas comme ça, mais c’est induit).

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Et j’ai envie de hurler.
J’ai passé la semaine à me prendre des lacrymos et à flipper de me prendre des coups de matraque, en cherchant à défendre démocratiquement des réformes pour une société plus juste, plus égalitaire et progressiste. A défendre les putains de valeurs écrites sur les putains de frottons de nos putains de bâtiments publics ! Vous arrivez à la lire vous, la devise nationale, derrière une putain de ligne de flics aux visages masqués, se protégeant à coups de boucliers de citoyens armés de cartons peints ‘Commission transparence’ et ‘Egalité réelle’ ?

Vous avez vu les video ? Cherchez-les! Des occupants se faisant trainer par les cheveux, se prenant une matraque en pleine face, chargés et piétinés ? Deux personnes dans la semaine perdant un oeil par coup de flash-ball ?! (EDIT de retour de la manif du 1er mai) Le cortège des  travailleurs coupé en deux et forcé de se disperser, des parents et des gamins avec du muguet dans les poches noyés sous les lacrymo, des encerclements et des violences qui n’ont plus besoin d’aucune excuse légale depuis l’Etat d’urgence. Il y a des liens partout, plein internet, des Inrocks au Parisien, on peut pas dire qu’on ne sait pas. On ne veut pas voir? On nie combien de temps et jusqu’où le virage et le danger de la disparition de l’état de droit dans notre pays ?

Non je ne sais plus sur quoi m’appuyer pour marcher droit.
Non pas que j’avais si souvent compté sur les forces de l’ordre mais là…
La peur que ce gouvernement de la honte a tant attisé depuis des mois a réussi à me gangréner. Sauf que c’est d’eux que j’ai peur ! Je suis terrorisée par la folie répressive de Valls. Par le délire de surarmement dans nos rues. Par ces visions de cohortes de Robocop trottinant matraque au vent. Des mitraillettes qui s’ennuient devant nos terrasses de café. J’ai peur de me faire foutre au sol si je grille un feu en vélo, de les énerver sans raison et d’avoir quel recours ensuite? un de mes potes attend son procès, accusé parce qu’il portait un keffieh pour se protéger des lacrymos (interdiction de manifester à visage couvert! le cynisme du truc! ). Je suis terrorisée de voir ce que ce gouvernement va encore réussir comme trahison pendant l’année qu’il lui reste et de comment il laissera le pays. (Et ne parlons pas de 2017).

Je suis terrifiée surtout, outrée, outragée, tellement furax putain, de la façon dont 99% des media couvrent tout ça.
J’ai peur de ces blaireaux orwelliens de BFM et de leurs manipulations abrutissantes. Et que ça marche! Qu’une partie de l’opinion puisse (veuille) continuer de croire ce qui est gros comme Matignon et vieux comme la propagande.
Et même, tiens je réalise à l’instant et je l’avoue : jusqu’où va ma peur ? Jusqu’ici.
J’ai peur de leur surveillance (‘sécurité’) numérique, cette loi dont on s’est dit que ça va, moi j’ai trop rien à cacher dans mes mails tu sais ! Et je me demande ce qu’on risque aujourd’hui à écrire quoi et comment sur internet.
J’ai peur de ce que j’offre aux griffes des algorithmes.
J’ai peur de blagues dans mon smartphone et de passer des infos sur des actions en cours par sms.
Et je sais que ce n’est pas entièrement folie parano de ma part.

Entendons-nous bien : tout cela ne m’empêche de rien. Voire : au contraire. A vaincre sans péril on triomphe sans gloire et je vois dans les provoc ordonnées à des CRS au bord du burnout, l’affolement de petits rougeurs sentant la fumée gagner leurs égouts.

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Je ne peux que me réjouir de la morgue haineuse d’un Sarkozy envers des citoyens se préoccupant de démocratie véritable, lui et ses 50 affaires judiciaires en cours.

Mais je crains vraiment de découvrir de quoi nos dirigeants sont capables, armés et flippés comme ils sont, sûrs de leurs bon droit dans leur folie. Prenant prétexte que les  ‘vrais gens’ (ce fameux bloc uniforme et mou, ce ‘les français’ dont ils se targuent de connaître les envies intimes et les enjeux véritables, ce ‘les gens’, gruau imaginaire, vaguement raciste et réac) voudraient exactement les réformes d’austérité libérale qu’ils imposent.
S’appuyant sur nous pour nous écraser la tête, avec leurs armés de préfets demeurés et d’élus muselés à la moindre opposition, buvant la tasse dans leurs enjeux électoraux médiocres, incapables d’assumer l’intelligence populaire, la sagesse, les idées et la beauté, que vont-ils nous faire ?

Jusqu’où oseront-ils aller dans leur violence (de classe) et leurs rages à museler les contre-propositions ? Quand déjà Amnesty Internationale tacle le pays des Droits de l’Homme pour ses violences policières et les abus de ces mois sans fin d’état d’urgence ? Jusqu’où iront-ils ? Ou : jusqu’où les laisserons-nous aller?

———-

Une fois n’est pas coutume, le truc qui m’a mise de plus le bonne humeur aujourd’hui est un sondage (!)

Du Parisien. (!).

Aujourd’hui (samedi), en couv de ce brillant exemple de la PQR  :

69% des Français, toutes tendances politiques réunies, considèrent que, oui : la luttes des classes est toujours d’actualité !

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C’est tout de même vraiment dingue! Comme chiffre et comme source! 7 français sur 10 conscients et d’accord avec ce qui semble habituellement un vocable désuet et hostile? Alors que ça fait 30 ans que les élites s’acharnent à faire disparaître ces mots-là de nos cerveaux pour rendre impensable les tentations de révolte inhérentes ? Et on aurait cru que ça avait plutôt bien marché…

Et voilà que ce chiffre sort en une d’un journal appartenant à Lagardère, celui-là qui avait interdit à ses journalistes de parler de Merci Patron (!!!!)… J’aime croire qu’il y a un lien entre les deux. Et je ne peux m’empêcher d’imaginer la petite victoire qu’a représenté, pour une poignée d’irréductibles gaulois de la rédaction, de commanditer et de faire passer en une, ce chiffre-là, et le week end du 1er mai…

Alooooooors….

69 % des français….
Ca fait dans les 48 millions de personne….
Va vous falloir quelques sprays de lacrymo en rab les mecs.

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3 réflexions sur “‘J’ai vu les infos! Ca va???’

  1. Merci beaucoup. Ca fait du bien de lire ça. Depuis quelques jours, il y a cette sensation étrange de vivre dans un grand silence. A part les gens qui y étaient, et ça fait quand même déjà beaucoup de monde – à part les gens qui n’y étaient pas, mais se trouvaient sur le chemin, et qui étaient aussi sidérés que nous, par le déferlement de violence, à part les commerçants, qui aidaient comme ils pouvaient sur le trajet de la manif – et ils ont eu le temps d’apporter des bouteilles d’eau, de grenadines, du jus de citron, des morceaux de pain, de sucre, pour essayer de faire passer l’effet des gaz lacrimo – puisqu’on est restés bloqués des heures – le silence imprègne tout.
    Alors, dangereux casseurs que nous sommes, – entre les personnes âgées, les enfants, les jeunes, et tous les autres, c’était réconfortant de trouver de la compréhension et de la sympathie tout autour de nous. Mais pas un mot dans la presse de cette sympathie et de cette empathie générale.
    Alors, oui, j’espère que le mur du silence va continuer de se fissurer. Et je crois sincèrement que la peur est plus prégnante dans leur camp. Non, ces cohortes de CRS armés jusqu’aux dents! Et les journalistes dans leur sillage. Et oui, moi aussi j’ai eu peur, en évitant les jets de grenades assourdissantes lancées n’importe où, en voyant des enfants pleurer, en m’arrachant la gorge à force de tousser, au point que j’ai des courbatures partout, et en réalisant que ce qui se passe en ce moment se passe sous un pseudo gouvernement de gauche, et que c’est intolérable.
    Oui, j’attends encore un peu pour écrire autre chose, pour sortir de l’état de choc consécutif à l’état d’urgence qu’on nous a imposé.
    Mais voilà, moi ce qui m’a rassurée, mais vraiment rassurée, et qui m’a fait du bien, outre le visionnage il y a déjà longtemps de Merci patron qui est un appel d’air, une bouffée d’espoir, mais ça semble si loin déjà avec tous ces jours de manif (« mais vous avez pas de travail, ou quoi? » entends-je ici ou là. Ben si, justement, et en plus, j’en a des tonnes, et j’arrête pas, mais n’empêche, il y a des moments où il faut en être.) dans les pattes, ce qui m’a rassurée donc, c’est ce patron de café qui aidait, ces boulangères qui prévoyaient des stock de bouteilles, pas pour faire du commerce, non, pour aider, ces gens partout autour qui sont loin d’être les violents casseurs activistes que la presse veut continuer de fantasmer, et qui soutiennent. Je ne sais pas où ça ira. Ni si ça ira. Je n’ai jamais tellement cru aux révolutions. Mais je crois qu’il se passe quelque chose. Et que tant mieux.

  2. C’est salutaire de lire ça. Salutaire d’être enragée à l’issue de ton texte, de vouloir en découdre en recousant un idéal. Salutaire et déchirant parce que la vague de violence, dont le rapport s’inverse en passant le prisme médiatique, est honteuse. Continuons les tripes serrées.

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