Lettre à moi-même dans l’hiver prochain

[RÉSUMÉ DES ÉPISODES PRÉCÉDENTS. L’an dernier, l’autrice de ce blog a arrêté la politique. Puis elle a entamé une ‘collection de Joies’, qui l’a menée dans des contrées lointaines (au propre –le Vermont-, comme au figuré –le premier degré-). Tout ça n’a pourtant pas empêché ses concitoyen.ne.s de donner les pleins-pouvoirs à un lobbyiste sorti tout droit d’une pub pour des rasoirs jetables]. 

Avant de lire la suite, écoute ça. Prends. Le. Temps. Chante.

https://www.youtube.com/watch?v=em8r3s1FFeI

T’as remarqué? C’est l’histoire d’une fille qui a fait tout ce qu’il fallait… pis ça n’a rien donné. (conclusion..?)

Chère Moi.

Je t’écris du haut de la vague.
On se connait nous deux, on sait que ça ne durera pas. Cet état mental lumineux est transitoire. On sait les montées proportionnelles aux chutes -au point de songer parfois qu’il serait sage de ne jamais s’emballer. (Se méfier de l’entrain. S’empêcher de lâcher prise). Mais chaque fois je pense, je crois; que je parviendrai à réinventer les schémas. (Inépuisable stock de naïveté).
Puis, quand on se retrouve dans le creux de la vague, ces périodes débordée par l’angoisse de soi et le désarroi du monde, tu (je) écris. De longues pages hurlantes-désemparées-caustiques.

Cette fois faisons l’inverse: consignons la trace de la Joie. Pour la lire dans les jours froids, qui ne sauraient pas tarder.


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Lettre à la Moi-de-dans-quelques-mois.

Je suis le 22 septembre 2017 à Roissy, quelques minutes après atterrissage. Tu es quelque part en hiver, probablement à la campagne. Il fait un froid humide, tu as les lèvres gercées, rincée de fatigue, tu maudis ton agenda et la situation politique te ronge le ventre. Tu t’es remise à écouter la radio chaque matin, ton fil Facebook t’abreuve de scandales, rien n’a de bon sens, ça te rend dingue et tu sais pas quoi faire. On se connait assez (et on ne change pas tant): inutile que je liste ce qui me/te met hors de moi. Tu ne peux pas ne pas entendre. Même si tu t’économises par le silence, même si tu mets des ornières parfois: ta colère est plus insoutenable que de petites astuces.

La colère tu sais, d’un point de vue neuro-scientifique, est un afflux de cortisol. 1 minute de colère crée 1 gramme de cette hormone qu’il faudra 1 heure au corps pour éliminer. Car nos organes doivent l’éliminer. C’est de sérotonine et de dopamine qu’on a besoin – tu te souviens?

Mais là tu rages, le nez qui coule, les grosses chaussettes, et c’est insoutenable surtout ce sentiment d’incapacité. Tu te dis à quoi bon et fuck off et c’est foutu et l’humanité est moisie. Oui, la bataille ici, ma belette, c’est celle contre la résignation.

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Hier, l’expérience du réel a porté ses fruits : on a découvert que la joie peut bel et bien se créer. Se provoquer de toutes pièces. Et qu’elle engendre en plus un effet boule de neige: en soi et au delà de soi.

Cette loi physique étant a priori aussi valable d’un côté de l’Atlantique que de l’autre, je te consigne ici les joies de nos dernières 24 heures. (Admire le nombre de ‘•’ que ça représente !)

[Evidemment je ne note ici ni analyse ni explication. Nos dernières semaines n’ont connu aucune justification, ni à soi ni aux autres. Ni recherche préalable ni raisonnement postérieur. Si l’automne m’a vu retomber dans ces manies, prends note à nouveau je t’en prie, de la primauté de l’action réelle (ou de la non-action!) sur l’abstraction. La plupart des angoisses sont parfaitement solubles dans LE RÉEL].

Bref. Blabla. Les joies:

(Là, si besoin, écoute Louise Trétaut, que demain matin Montréal t’attende à nouveau. Ou Renée Claude Le Début d’un temps nouveau.)

• Hier matin (21 septembre), au réveil, tu as pensé au mail que tu enverrais à F. pour la remercier du souper de la veille. Lui dire qu’elle est belle. Que rester à jaser dans sa voiture, tu aurais aimé faire ça des heures. Tout lui dire. Par et pour la confiance. Avoir son avis (parce qu’elle parvient à se mettre instinctivement à la place véritable de l’autre) et ses histoires, parce que ça donne la foi en la possibilité d’envoyer balader les montagnes (ou de siffler sur toutes les collines).
Elle t’a précédé, et en recevant son mail, tu avais déjà un sourire jusque là et les yeux qui piquaient.

• Tu es allée au café du coin sur Dupuis. Petite table/ plein soleil. Des feutres. Deux heures plongée dans les souvenirs des quatre derniers jours, tu as convoqué la mémoire avec douceur, lui laissant le temps de se dessiner sur carnets et d’admirer le résultat. Tu as tracé ta Cartographie de la joie et eu l’idée de la faire sur calque, à l’avenir. Pour pouvoir ainsi la poser sur tous les plans du monde. Et réinventer ainsi ad.lib. les traces de la joie laissées par d’autres. (Si tu ne l’as pas fait, ça me semble une bonne action hivernale. Go!).

• Tu as mangé un club sandwich + ginger ale avec J. en parlant d’amour, de ces histoires gardant une place impossible à combler. • Il faisait très chaud et tu portais cette robe fuchsia pas possible à épaulettes. • Il te restait quelques heures. • Tu as filé vers une adresse de ta carte (au hasard), pour voir si ça marchait cette expérience: fabriquer de la joie sur commande à un endroit donné.

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• A l’adresse 1, tu trouves un cadeau pour ta soeur et papotes en espagnol avec le vendeur.

• Tu continues vers la 2eme adresse. Par pur hasard, tu te retrouves là où la semaine passée tu inauguras ton musée éphémère de la joie (!). Tu souris et continue de rouler. • Au croisement suivant, tu regardes le nom de la rue. Tu restes bouche bée en découvrant que tu es… avenue Lajoie!

• L’adresse d’après est un croisement en travaux. Tu attends. Arrive une délégation hassidique en costume de fête. (Tu te rappelles que c’est Rosh Hassanah). La surprise te met en joie.
• Adresse 3: «Salon des refusés».
• Adresse 4: un groupe de heavy metal avec un couffin.
• 5: le balcon de l’histoire d’amour de C. et un drapeau portugais.
• 6: un stewart so 80’s passe avec sa valise.
•• 7: en arrivant par là, tu penses que tu ne dois pas être loin de ce bar dont tu as le code wi-fi. Tu pourrais y passer, voir si par hasard tu as reçu un message de A.
L’adresse n°7 EST ce bar. A. t’a envoyé un message. Double joie.
•• L’adresse 8 : exactement là, hier, tu papotais dans la voiture de F. Joie d’avoir déjà eu de la joie pile ici! Joie du souvenir de la joie!

(A chaque arrêt on te regarde. Ce n’est pas tant la robe improbable que ton sourire si grand à ce stade que tes joues te font mal. Un monsieur gêné te signale néanmoins que ta robe est transparente et ta culotte noire).

••• 9: Un parc où tu as déjeuné il y a peu. Mais cette fois tu découvres que, juste au dessus de la table où tu t’étais posée, il y a un arbre avec une cabane. Ca te dope de méga joie, comme un clin d’oeil presque too much, que cette cabane surgisse maintenant, il y a quelques jours elle n’aurait rien évoqué, et là, tout de suite, c’est un ricochet de génie des joies de la vie! Ton sourire et toi allez regarder le container posé près de l’arbre (c’est ça l’adresse précise de ta carte). Tu y découvres un tout petit mot écrit au feutre: MISSION RÉUSSIE.

Y a-t-il un nombre maximal de décharges de dopamine que le coeur peut créer?

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• Tu repasses à l’appart: au revoir à I. que tu es soudain émue de quitter.
• Ton chauffeur de taxi est fan de chansons françaises. Vous parlez de Joe Dassin.
••• Tu racontes par messages à S. tes trouvailles du jour. Elle répond: «Penses-tu que la vie est / peut-être toujours comme ça et qu’on est juste pas assez… ou trop… tu vois ce que je veux dire?».
Je sais pas. Puis elle m’offre un secret.
• A l’aéroport Justin Trudeau je n’ai pas le temps de chercher A. que je tombe sur lui.
Je/tu flotte.s dans le hall 2.
Un type me raconte le scénario d’un film d’amour dont la morale semble être que la précipitation ne sert à rien.

• – Et toi tu souris! (Sourit A.)
– Ben c’est tout de même vraiment improbable et vraiment la joie, non? 
– Note sur ta cartographie. Gate 68. 

•• Joies mêlées et cinématographique. En éternuant. Avec un flic timide comme figurant dans le champ. Tu as comme avalé un cintre.

• Tu écris merci et à vite à F.
• Tu tombes sur D.
• Tu as un hublot.
• Ton voisin de siège est un photographe travaillant sur les junk spaces et les non-lieux. Il te parle des voies ferrées de Gaspésie et tu prends des notes.
• Tu regardes La Mélodie du bonheur au-dessus de l’océan.
• Tu vois le soleil se lever et se coucher ou l’inverse.

••• Tu te gardes pour plus tard de consigner toutes ces joies, pour la joie prévisible à les re- convoquer. Consigner mais ne pas expliciter, ne pas intellectualiser, pas cette fois. Dans quelques jours, tu as appris (par hasard évidemment) que cette démarche là (cet état, ce rythme, cette forme de logique non-formulée, ce drôle de truc de plonger dans une direction et laisser voir/vivre/venir, de faire confiance à un tout autre degré que ceux auxquels on donne crédit habituellement, ce sentiment de possible et de liberté), cette affaire-là a un nom scientifique. Et que c’est ce qui permit à Colomb de trouver l’Amérique ou à Flemming de découvrir la pénicilline. Rien que ça.

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C’est joli comme lettre hein? Je viens de relire, c’est pas mal. C’est joyeux quoi.

Sauf que. On se connait toi et moi. Et on sait que ça ne suffit pas. Je le sais parce qu’en vérité je t’écris pas en débarquant à Roissy. On est dimanche. Je suis en jogging. Il fait froid. Je suis rentrée depuis deux petites semaines et tout cela me semble déjà furieusement loin. J’ai cherché à me préserver et à conserver cet état de liberté et de curiosité. Sauver du temps pour lire et dessiner, m’épargner un peu des flots d’info. J’ai déjà perdu. La réalité Macron dépasse mon cynisme. J’ai l’impression d’avoir atterri dans un pays en plein coup d’état démocratique et personne autour ne semble réagir. Je nous épargne la liste. (D’autant que le temps passé devant cet écran d’ordinateur provoque l’effet inverse et je me sens à présent moins joie que lorsque j’ai fomenté l’idée de cette lettre).

Ayant perdu l’état de mon retour, j’essaye de re-convoquer celui de la semaine dernière. Quand j’ai dit Non et pris le train, annulant de fait le travail prévu, parce que soudain j’ai réussi (et osé) affirmer que ça ne collait pas. Tu te souviens. On s’est retrouvée dans la nuit lyonnaise en pyjama, on a trinqué seule, ivre de dopamine, à l’extra bonus de liberté tout juste conquis •• Bonus de vie à réinventer.

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Peut-être que pour clôturer cette lettre honnêtement, je devrais poser un autre coup d’audace, un dont je ne me sens pas capable. Afin que celle qui t’écris soit une toi contente de soi. Mais il est minuit. J’ai une valise à boucler et un réveil tôt pour partir en résidence. Tu comprendras.

Intellectuellement, je suis pourtant certaine de ça: la joie est politique. (Pas la joie consumériste à la con, pas un bain avec des boules vanille ou je ne sais quoi). L’équation est évidente: si tous les discours hurlés en boucle sont anxiogènes, si tout n’est qu’état d’urgence, sur-médiatisation de l’horreur et mensonges éhontés, si on veut que l’idée du moindre rassemblement collectif soit synonyme de danger de mort, alors qu’évidemment, faire l’inverse est un acte militant. On nous veut muet, isolé, sans alternative et sous proxac. Alors il faut ensemble regarder loin, et sans médoc, se shooter de dopamine.

• Peut-être le sujet de tout ça, ce n’est pas tant la joie. Mais bien: la désobéissance.

Oh!

———————

Sur cette révélation qui, soudain, à 00:24, semble éclaircir le ciel et ramifier mille choses, je conseille: réécouter Miss Pepsi, plus fort qu’au début. Et agir en conséquence…

Hum. Quoique j’espère maintenant que, d’ici au coeur de l’hiver, cette idée aura fait son chemin et cette lettre sera parfaitement inutile.

Si cette lettre ne te sert à rien, je te rappelle que tu as hésité hier, pour te mettre en joie, avec l’idée d’écrire une lettre à Joe Dassin. J’dis ça…

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